Abū Nuwās, poète du vin et du désir


Analyse 2026 – Philippe Artois

Historien de formation et militant LGBTQIA+ depuis 2003, Philippe Artois est coordinateur du service éducation permanente de Tels Quels ASBL. Il poursuit actuellement un master de spécialisation en études de genre.

Abū Nuwās1 (vers 756–814) est l’une des figures les plus complexes et les plus dérangeantes de la littérature arabe classique. Poète majeur de l’époque abbasside2, il est surtout connu pour ses poèmes bachiques célébrant le vin et pour ses vers consacrés au désir masculin. Cette double réputation, à la fois littéraire et scandaleuse, lui a assuré une place paradoxale dans la tradition : reconnu comme un génie poétique, mais régulièrement relégué à la marge en raison du caractère jugé immoral ou transgressif de son œuvre3.

Relire Abū Nuwās aujourd’hui, dans une perspective d’éducation permanente et à partir des enjeux LGBTQIA+, permet d’interroger plusieurs idées reçues tenaces. La première consiste à considérer les expériences queer comme exclusivement modernes ou occidentales. La seconde repose sur une représentation du monde arabo-musulman médiéval comme un espace culturel homogène, rigidement normatif et hostile à toute expression de sexualité non conforme. Or, les travaux en histoire des sexualités et en littérature arabe classique montrent que ces visions sont largement réductrices. L’œuvre d’Abū Nuwās témoigne au contraire de l’existence de pratiques, de désirs et de représentations sexuelles multiples au sein des sociétés islamiques médiévales, en particulier dans les grands centres urbains comme Bagdad4.5

Portrait imaginaire d'Abū Nawās, dessin de Khalil Gibran, 1916
Portrait imaginaire d’Abū Nawās, dessin de Khalil Gibran, 1916

Il serait toutefois anachronique6 de faire d’Abū Nuwās une figure « homosexuelle » au sens moderne du terme. Les catégories contemporaines d’orientation sexuelle ou d’identité n’existent pas dans le monde abbasside. Comme l’a montré Khaled El-Rouayheb, les pratiques homoérotiques7 dans le monde arabo-musulman pré-moderne sont pensées en termes d’actes, de rôles et de hiérarchies sociales, et non comme des identités fixes ou exclusives8. Le désir masculin exprimé par Abū Nuwās relève ainsi d’une poétique du plaisir et de l’esthétique, inscrite dans un univers culturel spécifique, et non d’une revendication identitaire comparable aux catégories LGBTQIA+ contemporaines.

L’intérêt d’Abū Nuwās réside également dans la place qu’il occupe au sein de la société abbasside. Il évolue dans un contexte marqué par une forte ambivalence morale : d’un côté, un discours religieux prescriptif encadrant strictement la sexualité et la consommation d’alcool ; de l’autre, une réalité sociale urbaine où ces interdits sont régulièrement contournés, tolérés ou négociés dans certains milieux. Bagdad, capitale du califat abbasside, est alors un centre intellectuel et culturel majeur, où la poésie joue un rôle central dans la vie publique et bénéficie du soutien du mécénat politique9.

Dans ce contexte, la poésie devient un espace de liberté relative, où peuvent s’exprimer des expériences situées à la frontière des normes. Abū Nuwās incarne cette tension : protégé par certains califes, admiré pour son talent, mais aussi critiqué, sanctionné ou emprisonné à certaines périodes, il révèle les contradictions d’une société qui tolère la transgression tant qu’elle demeure esthétiquement maîtrisée et socialement circonscrite. Sa poésie ne crée pas ex nihilo des pratiques marginales ; elle donne plutôt une visibilité à des réalités déjà présentes, que les discours moraux dominants cherchent parfois à contenir ou à dissimuler10 (Rowson 1997).

Dans une perspective d’éducation permanente, Abū Nuwās constitue dès lors une ressource essentielle pour analyser les mécanismes d’invisibilisation et de réécriture du passé. Si son importance littéraire a rarement été niée, une partie significative de son œuvre, en particulier ses poèmes homoérotiques, a été censurée, édulcorée ou exclue de certaines anthologies au fil des siècles. Ce processus de sélection mémorielle n’est pas neutre : il reflète des rapports de pouvoir et des normes sexuelles changeantes, qui influencent la manière dont l’histoire culturelle est transmise et enseignée.

Cet article propose donc de relire Abū Nuwās non comme une figure anecdotique ou scandaleuse, mais comme un révélateur des pluralités sexuelles dans le monde arabo-musulman médiéval. En analysant son contexte historique, sa poétique de la transgression et la réception contrastée de son œuvre, il s’agira de montrer en quoi Abū Nuwās peut nourrir une réflexion critique contemporaine sur les normes sexuelles, la mémoire queer et les usages politiques du passé.

Abū Nuwās vit et écrit au cœur de ce que l’historiographie a qualifié d’« âge d’or abbasside », une période qui s’étend approximativement du VIIIᵉ au IXᵉ siècle et qui correspond à l’affirmation du califat abbasside comme puissance politique, intellectuelle et culturelle majeure. La fondation de Bagdad en 762 marque un tournant décisif : la ville devient rapidement une capitale cosmopolite, rassemblant des populations issues de l’ensemble du monde islamique, mais aussi des héritages grecs, persans et mésopotamiens. Cette concentration urbaine favorise une intense circulation des savoirs, des pratiques culturelles et des formes de sociabilité11.

Dans ce contexte, la poésie occupe une place centrale. Elle n’est pas seulement un art littéraire, mais un mode de reconnaissance sociale, un outil de distinction et parfois un instrument politique. Les poètes sont intégrés aux cercles de pouvoir, bénéficient du mécénat des califes ou des grands dignitaires, et participent à la vie intellectuelle de la cour. Abū Nuwās s’inscrit pleinement dans cette tradition : loin d’être un marginal, il est un poète reconnu, dont le talent est célébré malgré — ou parfois à cause de — son audace thématique12.

La société abbasside se caractérise toutefois par une forte ambivalence morale. D’un côté, le discours religieux dominant promeut des normes strictes en matière de sexualité, de consommation d’alcool et de comportement public. De l’autre, les sources historiques et littéraires attestent de pratiques sociales bien plus variées, notamment dans les grandes villes. La consommation de vin, bien que formellement interdite, est documentée dans certains milieux lettrés et aristocratiques ; de même, les relations homoérotiques apparaissent régulièrement dans la poésie, les anecdotes biographiques et les recueils littéraires13.

Cette coexistence entre norme religieuse et pratiques sociales ne doit pas être comprise comme une simple hypocrisie individuelle, mais comme un système de régulation complexe. Les comportements transgressifs ne sont ni pleinement acceptés ni systématiquement réprimés : leur tolérance dépend du statut social des individus, du contexte dans lequel ils s’expriment et du degré de visibilité publique. La poésie, en tant que forme esthétique codifiée, offre un espace privilégié pour exprimer ces tensions sans les transformer en contestation politique directe. Abū Nuwās exploite pleinement cet espace, utilisant le registre poétique pour dire ce qui ne peut être affirmé ouvertement dans d’autres sphères sociales.

14Les travaux de Khaled El-Rouayheb montrent que, dans le monde arabo-musulman pré-moderne, les pratiques homoérotiques ne sont pas pensées en termes d’identité sexuelle, mais en fonction de rôles sociaux, d’âges et de hiérarchies symboliques. Cette grille de lecture permet de comprendre pourquoi les poèmes d’Abū Nuwās, bien que transgressifs au regard des normes religieuses, ont pu circuler et être appréciés dans certains milieux. Ils ne remettent pas frontalement en cause l’ordre social, mais en révèlent les zones de friction et les arrangements tacites.

Abū Nuwās apparaît ainsi comme un produit de son temps autant que comme un révélateur de ses contradictions. Son œuvre ne peut être dissociée de l’urbanité abbasside, de la culture de cour et de la centralité de la poésie comme espace de négociation symbolique. En cela, il incarne une figure particulièrement féconde pour l’éducation permanente : il permet de montrer que les sociétés du passé ne se réduisent jamais à leurs normes officielles, et que l’histoire des sexualités se joue aussi dans les interstices entre prescriptions morales, pratiques sociales et expressions culturelles.

La poésie bachique15 occupe une place centrale dans l’œuvre d’Abū Nuwās et constitue l’un des axes les plus visibles de sa poétique de la transgression. Le vin, pourtant explicitement interdit par la loi religieuse islamique, devient sous sa plume un motif récurrent, célébré avec une liberté et une inventivité qui rompent avec les conventions morales dominantes. Loin de se limiter à une provocation gratuite, cette célébration du vin s’inscrit dans une réflexion plus large sur le plaisir, la sincérité et le refus de l’hypocrisie sociale. Comme l’ont montré de nombreux spécialistes, les khamriyyāt16 d’Abū Nuwās participent d’une tradition poétique ancienne, mais il en renouvelle profondément le sens en l’ancrant dans la culture urbaine abbasside17.

Dans ces poèmes, le vin est bien plus qu’une boisson interdite : il devient une métaphore de la lucidité, du lâcher-prise et d’une forme de vérité existentielle. Abū Nuwās oppose fréquemment l’ivresse assumée à la piété ostentatoire, dénonçant les moralistes qui condamnent publiquement ce qu’ils pratiquent en privé. Cette critique vise moins la religion en tant que telle que l’usage social et politique qui en est fait. En ridiculisant les figures de l’ascète rigoriste ou du prédicateur hypocrite, le poète met en lumière les contradictions d’une société où les normes affichées coexistent avec des pratiques largement tolérées dans certains cercles lettrés et aristocratiques18.

La transgression chez Abū Nuwās ne s’inscrit donc pas dans une logique de rupture frontale avec l’ordre établi, mais dans une stratégie de déplacement. Le cadre poétique permet de dire ce qui ne peut être formulé dans d’autres registres discursifs, tout en conservant une forme d’ambiguïté. La célébration du vin n’est jamais un manifeste politique explicite ; elle fonctionne comme une mise en scène du plaisir et du désir, opposée à la rigidité morale et à la dissimulation. Cette ambivalence explique en partie pourquoi Abū Nuwās a pu bénéficier, à certaines périodes, de la protection des élites tout en faisant l’objet de sanctions ponctuelles lorsque les limites de la tolérance implicite étaient franchies19.

La poétique bachique d’Abū Nuwās entretient également un lien étroit avec sa représentation du désir sexuel. Le vin, le corps et le plaisir forment un ensemble cohérent, qui affirme la légitimité des sensations et des affects face aux injonctions à la maîtrise de soi. Cette valorisation du plaisir corporel s’oppose à une vision strictement ascétique de la morale et rappelle que les débats sur la sexualité et le désir traversaient déjà les sociétés médiévales. En ce sens, Abū Nuwās ne crée pas un discours marginal : il rend visible une tension constitutive de la culture abbasside entre idéal moral et pratiques sociales effectives20.

L’humour et l’ironie jouent ici un rôle fondamental. Abū Nuwās ne moralise pas ; il se moque, détourne, exagère. Cette posture ironique lui permet de désamorcer la violence potentielle de la transgression en la rendant ludique et esthétique. Le rire devient un outil critique puissant, capable de fissurer l’autorité morale sans l’affronter directement. Dans cette perspective, la poésie bachique n’est pas seulement une littérature du plaisir, mais aussi une forme de commentaire social, qui interroge les mécanismes de contrôle, de censure et de tolérance au sein de la société abbasside.

Pour l’éducation permanente, cette poétique de la transgression offre un matériau particulièrement riche. Elle permet d’aborder la question des normes non comme des règles abstraites, mais comme des constructions sociales négociées, traversées par des contradictions et des rapports de pouvoir. En mettant en scène le vin et le plaisir comme des espaces de vérité face à l’hypocrisie, Abū Nuwās invite à une lecture critique des discours moralisateurs, anciens comme contemporains, et à une réflexion sur les formes culturelles de résistance qui passent par l’art, l’ironie et le détournement.

L’un des aspects les plus commentés — et les plus controversés — de l’œuvre d’Abū Nuwās réside dans ses poèmes consacrés au désir masculin. Ces textes, souvent qualifiés d’homoérotiques par la recherche contemporaine, célèbrent la beauté des jeunes hommes, la sensualité des corps et l’intensité du plaisir avec une liberté de ton remarquable. Ils constituent une source essentielle pour comprendre la place du désir entre hommes dans la culture littéraire abbasside, mais aussi pour déconstruire les lectures anachroniques qui projettent sur le passé des catégories sexuelles modernes.

Dans la poésie d’Abū Nuwās, le désir masculin est avant tout esthétique. Les corps sont décrits avec minutie, les visages comparés à des fleurs ou à des astres, les gestes empreints de douceur et de raffinement. Cette esthétisation du désir s’inscrit dans une tradition littéraire plus large, où l’amour pour les jeunes hommes (ghilmān ou fityān21) constitue un motif récurrent de la poésie arabe classique. Toutefois, Abū Nuwās s’en distingue par la franchise de son propos et par le refus de toute dissimulation morale. Là où d’autres poètes recourent à l’allusion ou à l’ambiguïté, il assume pleinement l’objet de son désir22.

Il est essentiel de souligner que ces poèmes ne relèvent pas d’une affirmation identitaire au sens contemporain. Comme l’a montré Khaled El-Rouayheb, dans le monde arabo-musulman pré-moderne, les relations homoérotiques sont pensées en termes d’actes et de rôles, et non comme l’expression d’une orientation sexuelle stable ou exclusive23. Le désir masculin chanté par Abū Nuwās ne définit pas une identité sociale séparée ; il s’inscrit dans un continuum de pratiques possibles, coexistant avec d’autres formes de désir, notamment hétérosexuelles. Cette fluidité des pratiques remet en question les catégories binaires contemporaines et invite à une lecture contextualisée des sources.

La relation de pouvoir constitue un autre élément central de ces poèmes. Le désir s’exprime souvent dans un cadre asymétrique, lié à l’âge, au statut ou à la position sociale. Ces hiérarchies, loin d’être dissimulées, sont intégrées au jeu poétique et participent de l’esthétique du désir. Cela ne signifie pas pour autant que ces relations soient unanimement acceptées ou exemptes de critique : la poésie d’Abū Nuwās met également en scène la frustration, la jalousie, la perte et la souffrance, rappelant que le plaisir n’est jamais séparé des contraintes sociales qui l’entourent24.

L’audace d’Abū Nuwās réside aussi dans sa capacité à associer le désir masculin à d’autres formes de transgression, notamment la consommation de vin. Les poèmes homoérotiques et bachiques se répondent, formant une poétique cohérente du plaisir et de l’excès. Le corps désiré, le vin partagé et le rire moqueur participent d’un même refus des normes morales rigides. Cette articulation renforce la dimension subversive de son œuvre, tout en expliquant la fascination durable qu’elle exerce. Elle montre que, dans la culture abbasside, la transgression pouvait être pensée comme une posture esthétique et intellectuelle, plutôt que comme une opposition politique explicite.

La réception ultérieure de ces poèmes révèle toutefois un processus d’invisibilisation progressive. Si Abū Nuwās n’a jamais été totalement effacé du canon littéraire arabe, ses poèmes homoérotiques ont souvent été omis, édulcorés ou relégués à des sections marginales dans les anthologies ultérieures. Ce tri sélectif témoigne de l’évolution des normes sexuelles et morales, mais aussi des rapports de pouvoir qui structurent la transmission culturelle25.

Dans une perspective d’éducation permanente, ces poèmes constituent une ressource précieuse pour penser la diversité historique des sexualités. Ils permettent de montrer que le désir entre hommes n’a pas toujours été réduit au silence ou à la pathologie, et qu’il a pu être célébré comme un objet poétique légitime. Relire Abū Nuwās, c’est ainsi interroger les mécanismes par lesquels certaines expériences sont rendues visibles ou invisibles, et réfléchir à la manière dont les catégories contemporaines influencent notre lecture du passé.

L’un des traits les plus saillants de l’œuvre d’Abū Nuwās réside dans l’usage constant de l’humour et de l’ironie comme instruments de critique sociale. Loin d’adopter une posture grave ou dogmatique, le poète privilégie le rire, la moquerie et le détournement pour mettre en lumière les contradictions morales de son temps. Cette stratégie poétique permet une subversion efficace des normes sans recourir à l’affrontement direct, rendant la transgression à la fois visible et socialement négociable.

L’ironie d’Abū Nuwās s’exerce en premier lieu à l’encontre des figures de l’autorité morale. Les ascètes rigoristes, les prédicateurs zélés et les moralistes hypocrites sont régulièrement tournés en dérision. Le poète oppose à leur austérité affichée une jouissance assumée du vin et du plaisir, suggérant que la rigidité morale masque souvent des pratiques dissimulées. Cette critique vise moins la religion elle-même que son instrumentalisation sociale : Abū Nuwās ne conteste pas la foi, mais dénonce les usages normatifs et disciplinaires qui en sont faits26.

Le rire fonctionne ici comme une arme symbolique. En ridiculisant les discours moralisateurs, Abū Nuwās en fragilise l’autorité sans la confronter frontalement. Cette forme de subversion indirecte s’inscrit dans une tradition plus large de la littérature satirique arabe, mais elle atteint chez lui un degré de raffinement particulier. L’humour permet de dire ce qui serait autrement inacceptable, tout en maintenant une distance qui protège partiellement le poète des sanctions les plus sévères. Cette ambivalence explique pourquoi Abū Nuwās a pu être à la fois célébré à la cour et ponctuellement emprisonné lorsque les limites de la tolérance implicite étaient dépassées27.

L’ironie joue également un rôle central dans la mise en scène du désir. Plutôt que de sacraliser l’amour ou le plaisir, Abū Nuwās en souligne les aspects parfois absurdes, excessifs ou décevants. Le désir est présenté comme une force irrésistible, mais aussi comme une source de frustrations et de contradictions. Cette approche empêche toute idéalisation naïve et renforce la dimension humaine de ses personnages poétiques. Elle permet aussi de désamorcer la charge potentiellement scandaleuse des thèmes abordés, en les inscrivant dans un registre ludique et réflexif.

Cette poétique de l’ironie doit être comprise comme une réponse aux contraintes sociales de l’époque abbasside. Dans une société où les normes religieuses et morales structurent fortement l’espace public, l’humour offre une marge de manœuvre précieuse. Il permet de critiquer sans dénoncer, de transgresser sans revendiquer, et d’exister dans les interstices du pouvoir. Comme l’a montré Hugh Kennedy, la culture de cour abbasside repose en grande partie sur ces jeux d’équilibre entre conformité apparente et transgression contrôlée28.

Dans une perspective d’éducation permanente, l’analyse de cette ironie est particulièrement féconde. Elle permet de montrer que la contestation des normes ne passe pas toujours par la confrontation directe ou la revendication explicite, mais aussi par des formes culturelles subtiles : satire, humour, détournement esthétique. L’œuvre d’Abū Nuwās invite ainsi à réfléchir aux stratégies historiques de résistance symbolique et à interroger nos propres modes contemporains de critique des normes sexuelles, religieuses et sociales.

La postérité d’Abū Nuwās est marquée par un paradoxe durable : alors même qu’il est reconnu comme l’un des plus grands poètes de la tradition arabe classique, une partie significative de son œuvre a été progressivement marginalisée, censurée ou réécrite. Ce processus n’est ni linéaire ni homogène ; il reflète l’évolution des normes morales, religieuses et politiques au sein des sociétés qui ont transmis ses textes. L’héritage d’Abū Nuwās offre ainsi un terrain d’analyse privilégié pour comprendre comment s’opèrent les mécanismes d’effacement et de sélection dans la mémoire culturelle29, en particulier lorsque sont en jeu des expressions de sexualité non normative.

Dès les siècles qui suivent sa mort, les recueils attribués à Abū Nuwās font l’objet de choix éditoriaux différenciés. Si ses poèmes bachiques et homoérotiques continuent de circuler dans certains milieux lettrés, ils sont parfois absents ou fortement réduits dans d’autres compilations, au profit de textes jugés plus compatibles avec une morale religieuse renforcée. Cette sélection n’implique pas nécessairement une condamnation explicite du poète, mais elle traduit une volonté de rendre son œuvre « acceptable » dans des contextes où les normes sexuelles et comportementales se sont durcies30.

Les anthologies et commentaires ultérieurs témoignent également de stratégies d’euphémisation. Certains poèmes sont présentés comme des exercices de style, des plaisanteries ou des excès de jeunesse, minimisant leur portée subversive. D’autres sont relus de manière allégorique ou mystique, afin de neutraliser leur dimension érotique. Ces procédés de réinterprétation permettent de conserver Abū Nuwās dans le canon littéraire tout en désamorçant ce qui pourrait troubler l’ordre moral. Ils illustrent ce que l’on pourrait qualifier de « domestication » du passé : une manière de préserver le prestige culturel d’une figure tout en en réécrivant les aspects jugés problématiques.

La période moderne et contemporaine accentue encore ces tensions. Dans certains contextes marqués par le colonialisme, puis par la construction d’identités nationales et religieuses, la figure d’Abū Nuwās devient particulièrement ambivalente. D’un côté, il est mobilisé comme preuve de la richesse et de l’ancienneté de la culture arabe ; de l’autre, ses poèmes homoérotiques et bachiques sont perçus comme incompatibles avec des discours identitaires fondés sur une moralité sexuelle présentée comme immuable. Cette tension explique pourquoi Abū Nuwās est parfois évoqué sans que l’ensemble de son œuvre ne soit réellement enseigné ou discuté31.

Les travaux contemporains en histoire des sexualités et en études queer32 ont largement contribué à remettre en question ces effacements. En replaçant Abū Nuwās dans son contexte historique, des chercheurs comme Everett K. Rowson ont montré que ses poèmes ne constituent pas des anomalies, mais s’inscrivent dans une tradition culturelle où l’expression du désir masculin était possible, bien que socialement encadrée. Cette relecture critique permet de comprendre que la censure ultérieure ne reflète pas tant la réalité médiévale que les préoccupations morales de périodes postérieures33.

Dans une perspective d’éducation permanente, l’analyse de ces processus de censure et de réécriture est fondamentale. Elle permet de montrer que l’histoire culturelle n’est jamais une simple transmission neutre des œuvres du passé, mais le résultat de choix, d’omissions et de réinterprétations. L’effacement partiel d’Abū Nuwās illustre de manière exemplaire la manière dont les sexualités minoritaires peuvent être successivement tolérées, invisibilisées ou instrumentalisées selon les contextes historiques.

Relire Abū Nuwās aujourd’hui, c’est donc aussi interroger la fabrication de la mémoire collective. Qui décide de ce qui est transmis ? Quelles dimensions d’une œuvre sont mises en avant, et lesquelles sont reléguées au silence ? En rendant visibles ces mécanismes, l’éducation permanente peut contribuer à une lecture plus critique du patrimoine culturel et à une meilleure compréhension des liens entre pouvoir, morale et sexualité. L’héritage d’Abū Nuwās, loin d’être figé, devient ainsi un espace de réflexion sur les usages du passé et sur les conditions de possibilité d’une mémoire queer dans les sociétés contemporaines.

Depuis la fin du XXᵉ siècle, la figure d’Abū Nuwās connaît un regain d’intérêt marqué, tant dans le champ académique que dans des espaces culturels et militants plus larges. Cette redécouverte s’inscrit dans un mouvement plus général de réévaluation des héritages culturels non occidentaux à l’aune de l’histoire des sexualités, des études queer et des approches postcoloniales. Abū Nuwās y apparaît non comme une exception isolée, mais comme un point d’appui essentiel pour penser la pluralité des désirs et des normes dans le monde arabo-musulman à travers le temps34.

Dans le champ universitaire, ses poèmes sont désormais mobilisés comme des sources majeures pour comprendre les formes pré-modernes de l’homoérotisme et les cadres culturels qui les rendaient possibles. Les chercheurs insistent sur la nécessité de lectures contextualisées, afin d’éviter toute projection anachronique des catégories contemporaines d’identité sexuelle. Cette prudence méthodologique n’empêche pas pour autant une résonance politique actuelle : montrer que le désir masculin a été pensé, chanté et transmis dans la culture arabe classique permet de contester les discours essentialistes qui présentent l’homosexualité comme étrangère ou importée35.

En dehors du monde académique, Abū Nuwās est parfois réapproprié dans des espaces culturels, artistiques ou militants comme une figure symbolique de résistance aux normes sexuelles dominantes. Cette mobilisation s’opère souvent dans des contextes où les personnes LGBTQIA+ sont confrontées à des discours de rejet fondés sur une lecture supposément immuable de la tradition. Dans ces usages contemporains, Abū Nuwās fonctionne comme une mémoire alternative : il rappelle que la culture arabo-musulmane a produit, en son sein, des expressions explicites de désir non normatif, sans que celles-ci soient immédiatement réduites au silence.

Cette réappropriation n’est toutefois pas exempte de tensions. Certains usages militants tendent à faire d’Abū Nuwās une figure identitaire avant la lettre, voire un « ancêtre homosexuel », au risque d’effacer les différences historiques et culturelles qui séparent le monde abbasside des sociétés contemporaines. Or, comme le soulignent plusieurs chercheurs, la force critique d’Abū Nuwās réside précisément dans ce décalage : il invite à penser la sexualité hors des catégories modernes, et à reconnaître la diversité des régimes de désir à travers l’histoire36.

Dans des contextes politiques et religieux marqués par un renforcement des normes sexuelles et de genre, la figure d’Abū Nuwās demeure profondément ambivalente. Elle peut être revendiquée comme symbole de pluralité culturelle, mais aussi rejetée comme incarnation d’un passé jugé immoral ou déviant. Cette ambivalence révèle les enjeux contemporains de la mémoire : ce qui est transmis ou occulté du passé participe directement à la construction des identités collectives et aux débats sur la légitimité des revendications LGBTQIA+ aujourd’hui37.

Dans une perspective d’éducation permanente, ces réappropriations contemporaines offrent un terrain de réflexion particulièrement riche. Elles permettent d’aborder la question des usages politiques du passé, de montrer comment l’histoire est mobilisée pour justifier ou contester des normes actuelles, et d’encourager une lecture critique des discours d’autorité. Abū Nuwās devient ainsi moins une figure à célébrer qu’un outil d’analyse : un point de départ pour interroger les continuités et les ruptures dans l’histoire des sexualités, et pour penser la mémoire queer comme un espace en constante recomposition.

Relire Abū Nuwās aujourd’hui, à partir des outils de l’éducation permanente et des études LGBTQIA+, revient à déplacer le regard porté sur l’histoire des sexualités et sur les traditions culturelles non occidentales. Son œuvre, loin de constituer une curiosité marginale ou un simple scandale littéraire, révèle la complexité des normes, des pratiques et des sensibilités qui traversaient le monde arabo-musulman médiéval. À travers la célébration du vin, du plaisir et du désir masculin, Abū Nuwās met en lumière les tensions constitutives d’une société où les prescriptions religieuses coexistaient avec des espaces de tolérance implicite et de transgression esthétique38.

L’intérêt majeur de son œuvre réside dans sa capacité à faire apparaître des formes de désir qui échappent aux catégories contemporaines d’identité sexuelle. Comme l’ont montré les travaux de Khaled El-Rouayheb, les relations homoérotiques du monde arabo-musulman pré-moderne ne se définissent ni par une orientation exclusive ni par une revendication identitaire, mais par des pratiques situées, inscrites dans des hiérarchies sociales, esthétiques et générationnelles spécifiques39. Cette différence invite à une vigilance méthodologique essentielle : reconnaître les résonances contemporaines de l’œuvre d’Abū Nuwās sans projeter sur elle des catégories anachroniques.

La trajectoire posthume d’Abū Nuwās, marquée par des phases de censure, d’effacement partiel et de réinterprétation morale, illustre de manière exemplaire les mécanismes de fabrication de la mémoire culturelle. Ce qui a été conservé, édulcoré ou occulté de son œuvre ne reflète pas seulement les réalités du IXᵉ siècle, mais aussi les normes sexuelles et religieuses de périodes ultérieures. En ce sens, l’histoire de la réception d’Abū Nuwās constitue en elle-même un objet d’analyse critique, révélateur des rapports de pouvoir qui structurent la transmission des patrimoines culturels40.

Dans les débats contemporains, Abū Nuwās occupe une place profondément ambivalente. Il peut être mobilisé comme preuve d’une tradition culturelle arabo-musulmane plurielle et non normative, tout en restant une figure inconfortable dans des contextes marqués par un durcissement des normes sexuelles et de genre. Cette ambivalence fait précisément de son œuvre un outil précieux pour l’éducation permanente : elle permet d’interroger les usages politiques du passé, de déconstruire les discours essentialistes et de réfléchir aux conditions de possibilité d’une mémoire queer qui ne soit ni mythifiée ni effacée.

En définitive, Abū Nuwās ne peut être réduit à un ancêtre identitaire ou à un symbole figé. Sa force critique tient à sa capacité à troubler les évidences, à révéler les zones d’ombre de l’histoire et à rappeler que les sexualités ont toujours été des réalités sociales, culturelles et politiques, profondément situées. En ce sens, relire Abū Nuwās aujourd’hui, c’est non seulement enrichir notre compréhension du passé, mais aussi nourrir une réflexion contemporaine sur la pluralité des désirs, la construction des normes et les enjeux de visibilité des personnes LGBTQIA+ dans le monde actuel.

Abū Nuwās. Dīwān Abī Nuwās [Œuvres complètes]. Éditions critiques diverses.

Voir notamment : Abū Nuwās, Le vin, le vent, la vie. Paris, Actes Sud (Sindbad), 1998, 200p.

Encyclopaedia Britannica. “Abū Nuwās.” https://www.britannica.com/biography/Abu-Nuwas,  Présentation synthétique et fiable de la vie, de l’œuvre et de la postérité d’Abū Nuwās, utile pour le cadrage historique général.

El-Rouayheb, Khaled. Before Homosexuality in the Arab-Islamic World, 1500–1800. Chicago: University of Chicago Press, 2005.

Kennedy, Hugh. When Baghdad Ruled the Muslim World: The Rise and Fall of Islam’s Greatest Dynasty. Cambridge, MA: Da Capo Press, 2005.

Rowson, Everett K. Homoeroticism in Classical Arabic Literature. New York: Columbia University Press, 1997.

Rowson, Everett K. “The Effeminates of Early Medina.” Journal of the American Oriental Society 111, no. 4 (1991): 671–693.

Touati, Houari. Islam et sexualité. Paris: Éditions Payot, 2012.

  1. Abū Nuwās (vers 756–814) est le nom de plume d’al-Ḥasan ibn Hāniʾ, poète majeur de l’époque abbasside, principalement actif à Bagdad. Il est célèbre pour ses poèmes bachiques (khamriyyāt) et homoérotiques, ainsi que pour son style ironique et transgressif dans la poésie arabe classique. ↩︎
  2. Le califat abbasside (750–1258) correspond à une période de grande prospérité politique, intellectuelle et culturelle du monde islamique, marquée par la fondation de Bagdad et le développement des sciences, de la philosophie et de la littérature. L’« âge d’or abbasside » désigne plus spécifiquement les VIIIᵉ–IXᵉ siècles. ↩︎
  3. Encyclopaedia Britannica, s.d., https://www.britannica.com/biography/Abu-Nuwas ↩︎
  4. Fondée en 762, Bagdad devient la capitale du califat abbasside et l’un des principaux centres urbains du monde médiéval. Elle joue un rôle majeur dans la circulation des savoirs, des pratiques culturelles et des formes de sociabilité, notamment dans les milieux lettrés et artistiques. ↩︎
  5. Rowson, Everett K. Homoeroticism in Classical Arabic Literature. New York: Columbia University Press, 1997. ↩︎
  6. Un anachronisme consiste à projeter sur le passé des catégories ou des concepts contemporains. Dans le cas d’Abū Nuwās, parler d’« homosexualité » ou d’« identité LGBTQIA+ » au sens moderne serait anachronique ; les chercheurs privilégient une approche contextualisée des pratiques et des représentations. ↩︎
  7. Le terme homoérotisme est utilisé par les chercheurs contemporains pour désigner des représentations du désir entre personnes du même sexe, sans présupposer une identité sexuelle moderne. Il permet d’analyser des pratiques et des imaginaires pré-modernes sans projeter les catégories actuelles d’orientation sexuelle. ↩︎
  8. El-Rouayheb, Khaled. Before Homosexuality in the Arab-Islamic World, 1500–1800. Chicago: University of Chicago Press, 2005 ↩︎
  9. Kennedy, Hugh. When Baghdad Ruled the Muslim World: The Rise and Fall of Islam’s Greatest Dynasty. Cambridge, MA: Da Capo Press, 2005. ↩︎
  10. Rowson, 1997, op cit. ↩︎
  11. Kennedy 2005, op cit. ↩︎
  12. Encyclopaedia Britannica, s.d., https://www.britannica.com/biography/Abu-Nuwas ↩︎
  13. Rowson 1997, op cit. ↩︎
  14. El-Rouayheb 2005, op cit. ↩︎
  15. La poésie bachique désigne les poèmes célébrant le vin, l’ivresse et le plaisir. Dans le contexte abbasside, elle est souvent associée à une critique de l’austérité morale et à une valorisation de la convivialité, de l’esthétique et de la liberté individuelle. ↩︎
  16. Khamriyyāt: poèmes du vin. Dans la poésie arabe classique, ce genre met en scène l’ivresse, le plaisir et la convivialité, souvent en opposition à l’austérité morale. Chez Abū Nuwās, les khamriyyāt deviennent un outil de critique de l’hypocrisie sociale et de célébration du plaisir comme expérience humaine légitime. ↩︎
  17. Rowson 1997,op cit. ↩︎
  18. Kennedy 2005, op cit. ↩︎
  19. Encyclopaedia Britannica, s.d., https://www.britannica.com/biography/Abu-Nuwas ↩︎
  20. El-Rouayheb 2005, op cit. ↩︎
  21. Les ghilmān ou fityān désignent, dans la littérature arabe classique, de jeunes hommes ou adolescents souvent idéalisés pour leur beauté. Ils constituent une figure récurrente de la poésie homoérotique, notamment dans les œuvres d’Abū Nuwās. ↩︎
  22. Rowson 1997, op cit. ↩︎
  23. El-Rouayheb 2005, op cit. ↩︎
  24. Rowson 1997, op cit. ↩︎
  25. Encyclopaedia Britannica, s.d., https://www.britannica.com/biography/Abu-Nuwas ↩︎
  26. Rowson 1997, op cit. ↩︎
  27. Encyclopaedia Britannica, s.d., https://www.britannica.com/biography/Abu-Nuwas ↩︎
  28. Kennedy 2005, op cit. ↩︎
  29. La mémoire culturelle désigne les processus par lesquels une société sélectionne, transmet ou efface certains éléments de son passé. L’œuvre d’Abū Nuwās a fait l’objet de censures et de réécritures qui illustrent la manière dont les sexualités non normatives peuvent être invisibilisées au fil du temps. ↩︎
  30. Rowson 1997, op cit. ↩︎
  31. Encyclopaedia Britannica, s.d., https://www.britannica.com/biography/Abu-Nuwas ↩︎
  32. Les études queer constituent un champ de recherche critique qui interroge les normes sexuelles et de genre. Appliquées à des contextes pré-modernes, elles visent à analyser les formes de désir et de transgression sans imposer des identités contemporaines. ↩︎
  33. Rowson 1997, op cit. ↩︎
  34. Rowson 1997, op cit. ↩︎
  35. El-Rouayheb 2005, op cit. ↩︎
  36. Rowson 1997, op cit. ↩︎
  37. Encyclopaedia Britannica, s.d., https://www.britannica.com/biography/Abu-Nuwas ↩︎
  38. Rowson 1997, op cit. ↩︎
  39. El-Rouayheb 2005, op cit. ↩︎
  40. Encyclopaedia Britannica, s.d., https://www.britannica.com/biography/Abu-Nuwas ↩︎