Entre invisibilité et clichés


La représentation des femmes lesbiennes, bisexuelles et pansexuelles à l’écran

Analyse 2025 – Margaux Schwartz

Les identités LGBTQIA+ sont de plus en plus présentes dans le monde de l’audiovisuel, que ce soit au cinéma ou sur nos petits écrans. Et ça fait du bien ! Nous nous concentrerons ici sur les orientations lesbiennes, bisexuelles et pansexuelles, qui ont longtemps été sous-entendues, stéréotypées, et construites par les producteurices avec une vision normée hétérocentrée. Cela a limité les représentations, leur authenticité et leur diversité. Entre invisibilité, pathologisation, fétichisation ou tragédie, les personnages queer ont été systématiquement réduits à des schémas narratifs opressifs.

Un certain mouvement de transformation a été observé depuis une quinzaine d’années, grâce notamment à la démocratisation d’utilisation des plateformes de streaming, à la pression du public et à l’évolution sociale. Ces facteurs ont permis aux créateurices de nouvelles possibilités de représentations plus nuancées, justes et engagées. 

Malgré tout, les lesbiennes, bies et pan continuent de faire face à des stéréotypes quasi systématiques, à une sous-représentation flagrante, et à un male gaze1 qui invisibilisent leurs expériences ou se les réapproprient.

Un état des lieux de ces représentations est intéressant pour comprendre ce qui a été gagné, ce qu’il reste à développer, et comment le cinéma et les séries peuvent devenir des terrains d’émancipation et de représentations fidèles pour la communauté. 


Historique

Avant 2000

Le code Hays2 (1934–1968) à Hollywood, interdit entre autres toute représentation explicite de l’homosexualité, considérée comme une “sexualité perverse”.  En raison de cette censure, nous nous retrouvons face à une répression systématique des identités queers féminines à l’écran. L’amour entre femmes est parfois suggéré ou insinué, mais très rarement nommé comme tel. Queen Christina (1933), Rebecca (1940) ou encore Calamity Jane (1953) sont de bons exemples de longs métrages qui jouent avec les ambiguïtés et sous entendus pour proposer des films lesbiens “déguisés”.

Lorsque la censure s’assouplit dans les années 1970, ce n’est pas pour laisser place à la liberté, mais bien à la punition. En effet, les protagonistes queer féminines avant 2010, sont représentées presque exclusivement au travers de tragédies. Les personnages lesbiens meurent, sont pathologisés, se font maltraiter ou disparaissent soudainement, comme on peut l’observer par exemple dans The Killing of Sister George (1968), Gia (1998), Mulholland Drive (2001) ou encore Lost and Delirious (2001). Dans tous ces films nous pouvons observer  un point commun: aimer une femme devient un risque mortel. Le désir lesbien est toléré à l’écran mais uniquement dans le but d’être corrigé par la suite, faisant ainsi passer le message que les femmes queer peuvent exister, à condition d’en payer le prix.

Années 2000 – 2010

Les séries pionnières comme The L Word (2004 – 2009) ou Buffy (1997 – 2003) introduisent pour la première fois des personnages principaux lesbiens. Cependant, à l’exception de quelques représentations plus nuancées et diversifiées dans The L Word, les personnes queer féminines sont souvent jeunes, blanches, sexy… elles ont tout pour satisfaire le regard masculin. On progresse, mais toujours de manière contrôlée et encadrée.

Côté bisexualité, la situation n’est pas franchement meilleure : elle est fétichisée, présentée comme une phase ou encore utilisée à des fins sensationnalistes pour les spectateurices. On attribue aux personnages bisexuels une hypersexualité, une instabilité. Nous avons l’impression que la bisexualité a simplement pour objectif de répondre aux désirs masculins. Prenons par exemple Marissa Cooper dans The O.C. (2003–2007) qui voit son attirance pour les femmes traitée comme une parenthèse dramatique, liée à sa détresse psychologique. La bisexualité est alors dépeinte comme un symptôme de mal-être plutôt qu’une identité pleine et légitime. Dans The Good Wife (2009), la bisexualité de Kalinda Sharma est principalement associée au secret, à la manipulation et à une sexualité froide et stratégique.

Depuis 2015

Avec l’essor des plateformes de streaming et les réseaux sociaux, les publics queer font entendre leur désir de représentations plus fidèles à la réalité. Les créateurices concerné·es gagnent enfin de la place dans le monde de la production. Orange Is the New Black (2013 – 2019), Sense8 (2015 – 2018), She-Ra et les princesses au pouvoir (2018 – 2020), Portrait de la jeune fille en feu (2019) et bien d’autres ouvrent enfin la voie à de nouveaux récits. Plus de visibilité, plus explicites et plus nuancées. Pourtant, les avancées se heurtent encore à des pressions commerciales, au tropisme du choc ou de la mort comme ressort narratif ou encore tout simplement à des suites qui ne voient jamais le jour, comme c’est la cas par exemple pour Warrior Nuns (2020), Everything sucks (2018), First Kill (2022) ou encore Everything Now (2023). 

Voir des personnes lesbiennes, bies et pan exister dans les films et les séries permet à de nombreuxses spectateurices de se reconnaître et de se sentir moins seules. Les représentations queer jouent un rôle primordial pour les membres de la communauté en offrant des modèles permettant la construction identitaire et le développement de l’estime de soi. Il y a de belles avancées en termes de visibilité, reste à améliorer les représentations. 


Représentations 

Fétichisation et male gaze 

Le male gaze, conceptualisé par Laura Mulvey (1975)3, n’est pas seulement un “regard masculin”, mais un système complet de mise en scène qui organise qui regarde, qui est regardé·e, et comment. Le spectateur est considéré par défaut comme une personne masculine hétérosexuelle. Les corps féminins y sont alors mis en scène dans le but d’être désirés, scrutés, consommés. Lorsque des protagonistes lesbiennes, bisexuelles ou pansexuelles prennent de la place à l’écran, elles n’y échappent pas et subissent les mêmes mécanismes oppressifs. Cela engendre des effets néfastes pour la communauté queer, tant au niveau psychologique et social que d’un point de vue sociétal. On peut, par exemple, citer le développement de complexes liés au corps ou à la sexualité, un sentiment de marginalisation des orientations queer, d’objectication du corps féminin ou encore de l’homophobie interiorisée. 

La plupart des films et séries mainstream dirigés par des hommes filment les relations queer féminines comme un spectacle pour l’œil masculin hétéro. On peut le remarquer dans de nombreuses œuvres telles que La vie d’Adèle (2013), où les scènes de sexe très longues ont été critiquées pour leur manque total de réalisme et de compréhension de l’amour lesbien, Cruel Intentions (1999), où le baiser lesbien devient un outil marketing et non un élément narratif qui fait sens dans le récit. Même quand la série se veut “progressiste”, les scènes queer féminines restent pensées et instrumentalisées pour exciter un public masculin plus que pour dépeindre un désir vécu. La mise en scène des corps prime sur l’émotion pour rendre la relation sexy et désirable, et la rendre ainsi légitime aux yeux des hommes. Ce mécanisme invisibilise complètement les vécus de la communauté.

Un autre mécanisme récurrent du male gaze consiste à utiliser la relation entre femmes comme une étape dans la quête d’un homme, ou comme un élément qui excite ou perturbe un personnage masculin. Encore une fois, il y a de nombreux exemples à donner comme dans les séries Game of Thrones, House (2004 – 2012)et The O.C. Ce processus narratif réduit l’amour queer à son impact sur l’homme et neutralise donc les représentations queer féminines dans un cadre où elles n’existent jamais pour elles-mêmes.

Représentations stéréotypées 

Même lorsqu’elles échappent à l’hypersexualisation, les personnages lesbiens, bi ou pan sont régulièrement réduits à des portraits répétitifs et bourrés de stéréotypes.

Les identités lesbiennes sont souvent représentées au travers de clichés tels que la « butch » masculine, la femme lesbienne rejetant les normes féminines, ou au contraire la lesbienne hyper-féminine et séduisante, réduisant ainsi le panel de représentations.

La bisexualité, à l’écran, est associée à des comportements instables, volages et hypersexualisés. On la présente comme une “confusion”, comme dans Grey’s Anatomy ou Sex and The City, une incapacité à se poser, et une sexualité débridée. Il est encore plutôt rare de voir une femme bisexuelle assumée, équilibrée et non sexualisée pour le spectateur.

En ce qui concerne la pansexualité, elle est si peu traitée à l’écran qu’on peut aisément la confondre avec de la bisexualité. Elle est rarement pleinement explorée et est souvent présentée aux spectateurices comme un effet de “mode” flou. Les personnages pansexuels sont dépeints comme instables et “attirés par tout le monde”, ce qui minimise la légitimité de cette orientation. 

Tropisme du drame

Combien de fois, devant une série, nous nous sommes retrouvé·es en larmes car notre protagoniste préféré disparait devant nos yeux, sans qu’on ne puisse rien y faire. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit de personnages queer. Les fins tragiques sont nombreuses et nous laissent systématiquement un petit goût amer. Lexa dans The 100, Dani dans The Haunting of Bly Manor ou encore Marina dans Lost and Delirious (2001)… sont des morts/disparitions qui traumatisent et illustrent parfaitement l’idée que les personnages LGBTQIA+ ne survivent pas longtemps dans une intrigue positive. Dès qu’une femme queer entre dans un moment de bonheur, la narration la coupe net. 

Ce processus narratif, connu sous l’expression “Bury your Gays”, se manifeste généralement par un drame qui suit un évenement romantique heureux et permet non seulement d’attiser la tension, mais surtout de s’inscrire dans une longue tradition selon laquelle, dans l’histoire, les vies queer doivent se terminer en tragédie pour être moralement « acceptables » ce qui, comme nous l’avons mentionné plus haut, est une conséquence punitive héritée de l’âge d’or hollywoodien. 

Les personnages queer sont utilisées comme « leviers émotionnels », secondaires, sacrifiables et n’ont pour ainsi dire jamais droit à leur happy ending


Conclusion 

Oui, Hollywood a fait des progrès. On voit plus de femmes lesbiennes, bisexuelles et pansexuelles à l’écran. On voit des récits un peu plus riches, des personnages un peu plus complexes, des couples un peu plus crédibles, qui changent la vie de milliers de spectateurices. Mais ce n’est pas suffisant.

La visibilité peut d’ailleurs reproduire la violence si elle n’est pas accompagnée de nuance, de respect, de diversité. Tant que les personnages queer féminins seront sexualisés pour les hommes, punis pour exister, ou tués pour faire avancer l’intrigue, le travail ne sera pas terminé.  La diversité queer mérite des récits complets, authentiques et joyeux. Il est temps de revendiquer des histoires qui nous ressemblent vraiment où les femmes lesbiennes, bisexuelles et pansexuelles vivent, aiment, vieillissent, rient, doutent, triomphent sans avoir à se cacher, sans avoir à mourir, sans être réduites à séduire un regard mâle extérieur.

  1. Imposition du point de vue masculin hétérosexuel par la culture dominante, à travers des supports tels que le cinéma, la publicité, les jeux vidéo ou la littérature. ↩︎
  2. Le code Hays est un “code de bonne conduite” instauré dans les années 1930 pour réguler le contenu des films aux États-Unis. ↩︎
  3. Mulvey, L. (1975). Visual Pleasure and Narrative Cinema. Screen, 16, 6-18. http://dx.doi.org/10.1093/screen/16.3.6 ↩︎