Analyse 2026 – Déborah Fabré
Déborah Fabré, journaliste et éducatrice spécialisée, maître-assistante au département pédagogique de la Haute École Bruxelles-Brabant (HE2B) et aussi assistante chargée d’exercices en journalisme à l’Université Libre de Bruxelles (ULB).
Des personnes en situation de handicap mental peuvent-elles être homosexuelles ? Oui sans aucun doute mais cela coule-t-il de source ? Déjà, estime-t-on que ces personnes ont une sexualité ? C’est un sujet qui est de plus en plus étudié, mais qui reste encore obscur au regard du grand public. Les stéréotypes sexuels concernant les personnes ayant une déficience intellectuelle restent assez répandus entre une sexualité quasi bestiale et non maîtrisée et une absence de sexualité, les représentant ainsi d’un côté comme des bêtes, de l’autre comme des anges asexués.
La question de l’orientation sexuelle peut néanmoins se poser en différents termes. La première, quelque peu autocentrée sur la communauté LGBTQIA+, est la représentation du handicap dans cette communauté. Et par là, la communauté est-elle réellement inclusive ?
Ensuite, il y a la question simple du besoin de se reconnaître LGBTQIA+ et donc, de s’identifier à la communauté. En effet, peut-on être homosexuel·le sans le conscientiser ? Sans l’affirmer, l’assumer, le dire ?
À travers cet article, nous questionnerons les liens entre handicap mental et orientation sexuelle à travers un entretien avec Charlotte Parent, éducatrice spécialisée dans un centre d’hébergement pour personnes en situation de handicap mental léger à modéré (Les Freesias à Boitsfort, Bruxelles). A travers cet interview, nous interrogerons aussi les liens sociaux spécifiques au handicap et à l’orientation sexuelle et comment ces deux concepts peuvent trouver une trajectoire commune en tant que construction sociale.
Une sexualité longtemps déniée
Les personnes en situation de handicap mental présentent un développement pubertaire et sexuel identique à celui de la population ordinaire. Et pourtant, elles ne bénéficient pas de la même éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle que tout·e un·e chacun·e.
La raison en est simple, pendant longtemps, très longtemps, leur sexualité a été passée sous silence, comme si elle n’existait pas. Ce fait relève de plusieurs positions prises envers les personnes porteuses de déficience intellectuelle.
Tout d’abord, leur sexualité est considérée comme problématique, il faut donc la contrôler. Elle est problématique dans le sens où, comme l’explique Denis Vaginay (psychologue clinicien et psychanalyste spécialisé dans ces questions) les individus sont considérés comme incapables d’exercer une sexualité autonome et responsable (Vaginay, 2011). Il parlera d’infantilisation : même si ce sont des adultes, iels n’ont pas accès à un désir adulte, il est non réfréné, impulsif. D’autres auteur·es vont utiliser un vocabulaire plus imagé pour parler de la sexualité des personnes porteuses de déficience mentale : les anges et les bêtes (Giami et al., 2001).
Au-delà du contrôle, on est aussi dans une logique de protection : protection contre les abus (plus la vulnérabilité est grande, plus grand est le risque d’abus) mais aussi contre les grossesses. Et là, le parallèle avec le contrôle peut rapidement être fait : il faut prémunir la société de la possibilité pour les personnes en situation de handicap mental de se reproduire. Ceci est valable pour la société, mais en premier lieu, pour les familles. C’est un véritable tabou qui existe à l’encontre de la parentalité de ces individus, aujourd’hui encore (Scelles et al., 2010).
Les mentalités vont commencer doucement à changer au milieu du XXème siècle, d’abord dans les milieux académiques avec les différentes recherches en psychologie, mais aussi en sociologie, anthropologie, etc. Mais ce n’est qu’au début du XXIème siècle qu’on peut parler de véritable changement. Cette évolution va être possible avec l’émergence et le développement d’une réflexion éducative, mettant alors l’individu au centre des préoccupations (et non plus son « cas » médical et son « déficit »). Une évolution qui va de pair avec idée de plus en plus précise des droits humains.
Aujourd’hui donc, les choses bougent, mais tout dépend toujours de l’entourage familial, institutionnel et éducatif. La question de l’orientation sexuelle reste dans l’ombre. Avec la question justement de l’influence de l’entourage dans l’expression de sa sexualité. Peut-on parler de conformisme hétéronormé ? Peut-être, mais ce n’est pas défini. Il faut surtout que cette expression soit possible, qu’on laisse la possibilité de l’expression de l’orientation sexuelle.
Un exemple concret
« Les Freesias », c’est un centre d’hébergement pour personnes en situation de handicap mental léger à modéré. Nous y avons rencontré Charlotte Parent, éducatrice.
Dans ce logement collectif, l’homosexualité est présente : « On a deux résidentes qui sont ensemble. De base, elles forment un trio, mais la troisième personne est partie en maison de repos. Donc, on va souvent lui rendre visite avec une petite tarte. Comme ça, elles continuent à se voir et à garder le lien. » La personne centrale de ce trio ou de ce trouple, est Sophie1. Elle distingue par ailleurs ses deux compagnes, Marie et Claire : l’une est sa femme, l’autre est son amoureuse. « Marie est prioritaire, c’est elle qui vit en maison de repos. Mais Claire est celle qui vit avec elle au quotidien. Quand elle va parler d’amour, c’est plus vers Marie qu’elle va aller. »
Mais ce n’est pas tout, il y a aussi Samuel, « qui est en couple avec un homme à l’extérieur de la maison. Ils se sont rencontrés via Caphugs. » CapHugs2 est une application de rencontre à destination des personnes en situation de handicap ou de maladie invalidante. L’orientation sexuelle est ici prise en compte, de même, il est possible pour des personnes ordinaires et valides de s’y inscrire. Cet outil révèle l’évolution du temps : la sexualité et la vie affective des personnes porteuses de handicap est enfin prise en compte dans sa globalité, de même que dans ses spécificités. La preuve ici avec Samuel qui a pu rencontrer en toute sécurité un autre homme. Aurait-ce été possible il y a encore vingt ou trente ans ? Charlotte Parent nous explique que par ailleurs Samuel bénéficie des services d’un assistant sexuel. « Il vient une fois par mois en moyenne. C’est une association, Aditi3 qui propose des assistant.e.s sexuel.le.s. Et c’était le choix de Samuel d’avoir un homme. Il ne voulait pas une femme. C’est peut-être un peu plus compliqué à obtenir, mais ça existe. » La question des assistant·es sexuel·les a été en débat il y a quelques années. C’est un des services que propose Aditi. Ce sont des professionnel·les formé·es qui vont accompagner les bénéficiaires dans leur questionnement sur la sexualité, en vue d’une pratique ultérieure autonome.
Le rôle de l’entourage
Les histoires de Samuel et de Sophie, Marie et Claire ne sont probablement pas uniques. Au Freesias, les questions relatives aux relations amoureuses ont été réfléchies depuis longtemps, comme en témoigne Charlotte : « Les résident·es n’arrivent pas dès l’enfance. Donc, en général, iels savent déjà où ils et elles en sont dans leur orientation. On est très ouvert sur tout ça, on n’est pas normé. Tout ce qu’on travaille, c’est le consentement. Tant qu’il y a un consentement, ça ne pose pas de problème. » Et ce consentement est travaillé lors d’ateliers VRAS, pour vie relationnelle, affective et sexuelle.
Cette approche est peut-être aussi facilitée par l’équipe éducative : « En fait, je crois que nous, on a la particularité d’avoir des LGBT au sein de nos éducateur·rice.s depuis, à mon avis, un sacré moment. Donc du coup, ce n’est pas un tabou chez nous. C’est un sujet qui est assez ouvert ». Faut-il dès lors des personnes encadrantes LGBTQIA+ pour accompagner des résident·es homosexuel·les ? Probablement pas, même si évidemment, c’est un plus indéniable. Ce que l’on peut remarquer, c’est que l’entourage n’est pas formé ou outillé pour répondre aux questionnements sur l’orientation sexuelle. Nous demeurons dans une société foncièrement hétéronormée. Les dispositifs mis en place le sont souvent également, même s’il est à noter des avancées à ce propos comme par exemple chez Aditi WB où des assistant·es sexuel·les de toutes les orientations sont disponibles. Les parents et les familles peuvent aussi se sentir désemparées face au coming out de leur enfant en situation de handicap mental.
La solution pourrait de se tourner vers des associations LGBTQIA+, comme Tels Quels, pour justement aborder l’accueil inconditionnel et neutre de la personne. Mais là, nous nous retrouvons face à des organismes qui eux-mêmes ne sont pas formés aux spécificités de la déficience intellectuelle. Prenons par exemple les brochures, les personnes porteuses d’un handicap mental n’ont pas souvent accès à la lecture, ou il s’agit d’une lecture simple. Elles ne sont donc pas directement accessibles à ce public.
Le constat est dès lors celui d’un vide, d’un manque de formation dans un sens, comme dans l’autre, révélant peut-être une double discrimination : celle d’être en situation de handicap mental et celle d’être homosexuel·le.
Un accueil inclusif
Et si, tout simplement, on parlait d’accueil inclusif ? C’est en tout cas ce que prône les formations que donne Tels Quels. La solution se cache peut-être tout simplement là. Que la personne accueillie et accompagnée soit hétéro ou homo, quelle différence ? L’orientation sexuelle n’est qu’une composante comme une autre de la diversité humaine. Il faut donc l’accueillir avec qui elle est, ce qu’elle a besoin. La question centrale doit rester le consentement, pierre angulaire d’une vie relationnelle, affective et sexuelle épanouie.
Une autre réalité peut venir plaider en faveur de cet accueil inclusif singulier : la perception identitaire. Plutôt même que de parler de perception identitaire, on pourrait évoquer la construction identitaire. Revenons à Sophie, Marie et Claire, le trouple dont nous parlait Charlotte Parent, éducatrice aux Freesias : « J’ai pris une claque ici, il n’y a pas longtemps. J’ai emmené quelques résident·es à la Pride. Et en fait, il y a un truc qui m’a énormément touchée : deux filles s’embrassent et Sophie dit « Ah, mais c’est comme nous, avec Marie et Claire ! » Et je me suis dit « Waouh, elle a 60 ans, et c’est maintenant qu’elle s’est dit « Je ne suis pas la seule dans le monde à être comme ça. » Est-ce à dire alors que ces femmes n’avaient pas conscience d’être homosexuelle ou lesbienne ? N’avaient-elles pas les mots pour le définir ? N’avaient-elles tout simplement pas le besoin ou la nécessité de se définir de la sorte ? « Donc elle n’avait pas cette conscience-là. Je pense qu’elle n’avait pas vraiment la conscience de se dire ça existe en dehors, vraiment. On n’est pas surexposés non plus dans les films et dans la culture, surtout quand on a soixante ans. Et donc là, je pense qu’elle a pris conscience que dans la vie de tous les jours, ça existait des femmes qui embrassent des femmes.
Ceci nous ramène alors à cette construction identitaire. L’attirance pour une personne du même genre ne conduit pas nécessairement à une identification comme homosexuel·le, la preuve avec Sophie, du moins jusqu’à ce qu’elle se rende compte qu’à l’extérieur de l’institution, ça existait aussi. La construction de l’identité sexuelle repose notamment sur l’accès à des représentations, à des modèles. Pour certaines personnes présentant une déficience intellectuelle, ces ressources peuvent être plus difficilement accessibles, notamment lorsque les programmes d’éducation à la vie relationnelle, affective et sexuelle restent essentiellement hétérocentrés. Dès lors, une personne peut éprouver des sentiments amoureux ou une attirance pour une personne du même sexe sans pour autant se définir comme homosexuelle.
Par contre, pour Samuel, c’est différent, comme nous le raconte Charlotte Parent : « Il sait très bien ce que c’est. Il sait que l’homosexualité, c’est deux hommes ou deux femmes ensemble ou des non binaires. Il est très sensibilisé parce qu’il a d’autres activités à l’extérieur. Il y a Vivre et Grandir4 qui l’aide beaucoup là-dedans aussi. Il a l’assistance sexuelle. Et puis, il a accès aux réseaux sociaux. Donc, voilà. Il y a déjà une différence là-dessus. En tout cas, Laurent, lui, il sait ce que c’est l’homosexualité et il sait très bien qu’il est homosexuel. » On assiste à deux conceptions différentes de ce qui est vécu au niveau du registre affectif. Deux générations aussi, et un accès différent aux médias vecteurs de représentations LGBTQIA+. Samuel se vit et se pense homosexuel. Sophie, pas du tout. Mais iels vivent chacun·e leur amour et leur vie relationnelle. Voici qui plaide donc pour cette approche, cet accueil et cet accompagnement individuel et surtout inconditionnel, en tenant compte de la personne qu’on a en face de nous.
Pour en revenir à Samuel, il aimerait bien participer à des activités pour personnes LGBTQIA+, mais ce n’est pas évident. « Le handicap et les LGBT+ ne sont pas toujours bien représentés. Et là, d’un coup, à la Pride, les deux peuvent fusionner et il y a un petit coup de magie qui se fait. S’il y avait d’autres activités, l’institution serait preneuse, je ne sais pas, je n’ai pas d’idée. » De là à proposer aux diverses associations LGBTQIA+ d’organiser des activités pour personnes porteuses de handicap, il n’y a qu’un pas… qu’on ne voudrait peut-être pas franchir. Pourquoi pas plutôt être plus inclusif·ve au sein de la communauté et peut-être proposer une communication des activités communautaires aux institutions pour forcer quelque part cette inclusion qui ne semble pas couler de source. Une des raisons est aussi la crainte probablement des personnes à se rendre dans ces lieux. Seul·es, cela paraît souvent compliqué, et donc il faudrait pouvoir se faire accompagner par un·e éducateur·rice. Ce pourrait être un travail à mener conjointement pour les années futures.
Conclusion
Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir si les personnes en situation de handicap mental peuvent être homosexuelles. Les histoires de Sophie, Marie, Claire et Samuel montrent que l’amour, le désir et les relations affectives existent, comme pour tout un·e chacun·e. Ce qui varie par contre, ce sont les possibilités de les exprimer, de les nommer et de les vivre librement.
Longtemps niée, contrôlée ou uniquement envisagée sous l’angle du contrôle et de la protection, la sexualité des personnes présentant une déficience intellectuelle est aujourd’hui reconnue comme une dimension essentielle de leur vie. Pourtant, lorsqu’il est question d’orientation sexuelle, certaines zones d’ombre persistent encore. Le manque de représentations, l’absence de lieux identifiés comme accessibles ou encore le faible croisement entre les mondes du handicap et des réalités LGBT+ peuvent rendre plus difficile la construction identitaire.
Mais le témoignage de Charlotte Parent montre qu’il n’existe pas une seule manière de vivre son orientation sexuelle. Certaines personnes se définissent clairement comme homosexuelles. D’autres vivent des relations avec une personne du même sexe sans éprouver le besoin de se reconnaître dans cette catégorie. L’essentiel est peut-être moins l’étiquette que la possibilité de vivre des relations choisies et consenties.
Dès lors, le véritable enjeu semble être celui de l’inclusion. Une inclusion qui ne demande pas aux personnes de s’adapter à des normes préexistantes, mais qui consiste à reconnaître la diversité des parcours, des besoins et des façons d’aimer. Car avant d’être homosexuelles, hétérosexuelles, bisexuelles ou en situation de handicap, les personnes rencontrées dans cet article sont avant tout des personnes qui aspirent, comme tout le monde, à aimer et à être aimées.
Bibliographie
Diederich, Nicole, dir. 1998. Stériliser le handicap mental ? Toulouse : Érès. Consulter l’ouvrage sur le site de l’éditeur.
Giami, Alain, Chantal Humbert et Dominique Laval. 2001. L’ange et la bête : représentations de la sexualité des handicapés mentaux par les parents et les éducateurs. 2e éd. Paris : Centre technique national d’études et de recherches sur les handicaps et les inadaptations (CTNERHI). Consulter la notice bibliographique.
Scelles, Régine, Albert Ciccone, Simone Korff-Sausse, Sylvain Missonnier et Roger Salbreux, dir. 2010. Handicap, identité sexuée et vie sexuelle. Toulouse : Érès. https://doi.org/10.3917/eres.scell.2010.01
Vaginay, Denis. 2014. Une sexualité pour les personnes handicapées : réalité, utopie ou projet ? Lyon : Chronique sociale. Consulter l’ouvrage sur le site de l’éditeur.
Vaginay, Denis. 2017. « Sexualité des personnes déficientes intellectuelles : évolution convergente avec la sexualité commune ? » Pratiques en santé mentale 63 (4) : 41–45. https://doi.org/10.3917/psm.174.0041.
- Tous les prénoms utilisés dans cet article sont des prénoms d’emprunt pour assurer l’anonymat des personnes concernées ↩︎
- https://caphugs.com/ ↩︎
- Aditi WB est une association reconnue par la Région Wallonne et qui œuvre à l’épanouissement sexuel de toute personne en situation de handicap, car, selon leur philosophie, « toute personne a des besoins, des désirs et des envies sexuels». https://www.aditiwb.be/ ↩︎
- Service d’accompagnement pour adolescents et adultes porteurs d’une Trisomie 21 ou présentant une déficience intellectuelle légère à modérée https://www.vivreetgrandir.be/ ↩︎
