Analyse 2026 – Philippe Artois
Historien de formation et militant LGBTQIA+ depuis 2003, Philippe Artois est coordinateur du service éducation permanente de Tels Quels ASBL. Il poursuit actuellement un master de spécialisation en études de genre.
Cet article est issu de l'émission Hors Case, le magazine radio de Tels Quels réalisé en collaboration avec Radio Campus. À l'occasion de cette émission, nous avons rencontré Laura et Maya de la collective Les Sous-Entendu·es afin d'échanger autour du stand-up, des scènes « safer » et de la place des personnes FINTAG dans les espaces culturels. L'entretien, dont est issu cet article, est disponible en podcast sur les plateformes de Tels Quels.
« La langue française est aussi un espace de résistance. »
« On peut rire de tout. » La formule est connue et revient régulièrement dès que l’humour est au cœur d’un débat public. Pourtant, cette affirmation laisse souvent dans l’ombre une autre question, tout aussi essentielle : qui peut faire rire ? Qui accède à la scène, qui prend la parole, quelles expériences sont racontées et quelles autres restent invisibles ?
Le stand-up est souvent présenté comme un art de la liberté d’expression. Une personne seule sur scène, un micro, quelques minutes pour partager son regard sur le monde. Mais, comme tous les espaces culturels, les scènes de stand-up ne sont pas neutres. Elles reflètent également les rapports de pouvoir qui traversent la société : certaines voix y sont omniprésentes, tandis que d’autres peinent encore à trouver leur place.
C’est à partir de ce constat que s’est développée la collective Les Sous-Entendu·es, qui œuvre depuis plusieurs années à créer des espaces de visibilité pour les personnes FINTAG, tant dans le stand-up que dans d’autres formes d’expression artistique et militante. Leur démarche ne consiste pas uniquement à programmer des artistes peu représenté·es : elle interroge plus largement les conditions dans lesquelles l’humour est produit, reçu et partagé.
Dans le cadre de notre émission de radio Hors Case, réalisée en collaboration avec Radio Campus, nous avons rencontré Laura, fondatrice de la collective, et Maya, membre de celle-ci. Au fil de cet entretien, il a été question de stand-up, de drag, de militantisme, de scènes « safer », mais aussi de joie, de communauté et de visibilité. Au-delà de la présentation de leurs activités, leurs propos invitent à réfléchir à une question plus large : et si l’humour constituait, lui aussi, un véritable outil d’éducation permanente ?
Cet article propose d’explorer cette piste en montrant comment le rire peut devenir un espace de résistance, de prise de parole et de transformation sociale, dès lors qu’il permet à celles et ceux qui sont habituellement relégué·es aux marges de raconter leurs propres histoires.
La scène est-elle vraiment ouverte à tout le monde ?
« Le but, c’est de créer les espaces qui n’existent pas ou qui sont manquants sur la scène bruxelloise. »
Le stand-up est souvent présenté comme l’une des formes d’expression artistique les plus accessibles. Contrairement au théâtre ou au cinéma, il ne nécessite ni décor, ni troupe, ni moyens techniques importants. Un micro, quelques minutes de scène et un texte suffisent, en apparence, pour prendre la parole devant un public. Cette image d’un art ouvert à toutes et tous participe d’ailleurs à son succès croissant ces dernières années.
Pourtant, cette représentation mérite d’être nuancée. Si l’accès matériel à la scène peut sembler relativement simple, l’accès réel à la visibilité ne l’est pas. Comme d’autres secteurs culturels, le stand-up est traversé par des rapports sociaux qui influencent qui est programmé, qui est légitime aux yeux du public et quelles histoires sont jugées dignes d’être racontées.
C’est précisément de ce constat qu’est née la collective Les Sous-Entendu·es. Lors de notre entretien dans Hors Case, Laura explique que la volonté de la collective est de « créer les espaces qui n’existent pas ou qui sont manquants sur la scène bruxelloise » afin de permettre aux personnes FINTAG d’accéder à une visibilité dont elles sont encore largement privées.
Le terme FINTAG, utilisé par la collective, désigne les Femmes, personnes Intersexes, Non-binaires, Trans, Agenres et Gays. Ce choix n’est pas anodin. Il ne s’agit pas uniquement de rassembler différentes identités sous un même acronyme, mais de nommer les groupes qui, dans des espaces artistiques encore largement dominés par les hommes cisgenres, rencontrent des obstacles similaires pour accéder à la scène et y être reconnus.
L’un des éléments les plus marquants de l’entretien est sans doute la critique de la « diversité de façade ». Les intervenantes évoquent la présence, sur de nombreux plateaux, d’une unique femme ou d’une seule personne queer, invitée davantage pour donner une image de diversité que pour transformer réellement les rapports de représentation. Cette pratique, souvent qualifiée de tokenisme1, permet d’afficher une certaine ouverture sans remettre en cause les mécanismes qui continuent à privilégier les mêmes profils d’artistes.
À cela s’ajoute une autre réalité : la précarité. Les Sous-Entendu·es expliquent avoir fait le choix de reverser l’intégralité des recettes aux artistes, considérant que la faible représentation des personnes FINTAG sur les scènes traditionnelles limite également leurs possibilités de professionnalisation. Derrière la question de la visibilité se cache donc aussi une question économique : être peu programmé·e, c’est aussi avoir moins d’opportunités de vivre de son art.
Cette réflexion dépasse largement le seul univers du stand-up. Depuis plusieurs décennies, les recherches en sociologie de la culture montrent que les espaces artistiques ne sont jamais neutres. Les institutions culturelles, les programmations, les médias ou encore les réseaux professionnels contribuent à définir quelles voix sont entendues et lesquelles restent en marge. Les inégalités de genre, de classe, de race ou d’orientation sexuelle ne disparaissent pas lorsqu’on monte sur scène ; elles tendent au contraire à s’y reproduire, parfois de manière plus discrète.
Dans cette perspective, créer de nouveaux espaces de diffusion ne relève pas simplement d’une logique de programmation culturelle. C’est une manière de redistribuer la parole et de reconnaître que les expériences minorisées ont toute leur place dans l’espace public. En ce sens, la démarche des Sous-Entendu·es ne consiste pas seulement à organiser des soirées de stand-up : elle interroge les conditions mêmes de la participation culturelle et pose une question profondément démocratique : qui a aujourd’hui la possibilité de raconter le monde depuis une scène ?
Monter sur scène : un acte politique
« Le simple fait que les personnes soient sur scène, ça aussi, c’est très politique. »
Dans l’imaginaire collectif, le stand-up est avant tout associé au divertissement. On y va pour rire, passer un bon moment, oublier le quotidien pendant quelques heures. Pourtant, derrière cette apparente légèreté se cachent des enjeux profondément politiques. Comme le rappelle la collective Les Sous-Entendu·es, il ne s’agit pas seulement de savoir de quoi l’on rit, mais aussi de savoir qui fait rire, depuis quelle position et à partir de quelles expériences.
Les personnes queers, les femmes, les personnes trans, non-binaires ou racisées n’occupent pas la scène dans les mêmes conditions que les artistes appartenant aux groupes majoritaires. Leur présence est souvent perçue comme une exception, parfois même comme une prise de position en soi. Au cours de l’entretien, Maya souligne d’ailleurs que, sur les scènes portées par Les Sous-Entendu·es, « le simple fait que les personnes soient sur scène, c’est déjà très politique ». Cette affirmation peut sembler paradoxale : pourquoi le simple fait de monter sur une scène serait-il un acte politique ?
La réponse tient à la manière dont nos sociétés organisent la visibilité. Les espaces culturels ne sont pas de simples lieux de divertissement, ils contribuent aussi à définir ce qui est considéré comme normal, légitime ou représentatif. Lorsqu’une catégorie de population est peu présente dans les médias, sur les scènes ou dans les productions culturelles, cela renforce l’idée implicite que ses expériences seraient secondaires ou marginales.
À l’inverse, donner la parole à celles et ceux qui en sont habituellement privé·es modifie notre manière de regarder le monde. Les récits changent, les références évoluent, d’autres réalités deviennent visibles. En ce sens, la scène devient un espace où se joue une véritable bataille des représentations.
Les Sous-Entendu·es insistent également sur une autre dimension : les artistes FINTAG ne disposent pas toujours de la même liberté que leurs homologues masculins cisgenres. Laura évoque avec humour l’impossibilité, pour beaucoup d’entre elles et eux, de se contenter de « blagues paresseuses » sur le quotidien ou les stéréotypes de couple, tant leur présence sur scène est déjà chargée d’attentes et de significations politiques. Sans que cela soit une obligation imposée par la collective, leurs spectacles abordent fréquemment les questions de genre, de sexualité ou de discrimination, parce que ces expériences traversent leur vie et constituent une matière première de leur création.
L’entretien rappelle toutefois un élément essentiel : être une personne LGBTQIA+ ou appartenir à une minorité ne signifie pas que l’on doive devenir militant·e en permanence. Les intervenantes insistent sur le fait que le premier objectif du stand-up reste de partager un moment de plaisir avec le public. Si les spectacles prennent souvent une dimension politique, c’est moins parce qu’ils chercheraient à délivrer un discours militant que parce que les réalités vécues par les artistes sont elles-mêmes traversées par des rapports de domination. Dès lors, raconter son quotidien devient parfois, malgré soi, un acte de contestation.
Cette réflexion invite à dépasser une opposition souvent caricaturale entre humour et engagement. Loin d’être incompatibles, les deux peuvent se nourrir mutuellement. Le rire permet d’aborder des sujets difficiles, de désamorcer certaines tensions, mais aussi de déplacer les regards. Il offre une manière de questionner les normes sans passer exclusivement par le registre de la dénonciation.
Les Sous-Entendu·es évoquent d’ailleurs une expression particulièrement inspirante : celle de « joie militante ». Dans un contexte où les personnes LGBTQIA+, les femmes et d’autres groupes minorisés sont régulièrement confrontés aux violences, aux discriminations ou aux discours de haine, créer des espaces où l’on peut rire ensemble devient une forme de résistance. Le plaisir partagé ne constitue pas une parenthèse dans la lutte, il en devient une ressource. Faire communauté autour de l’humour permet de reprendre souffle, de renforcer les solidarités et de montrer que l’émancipation ne passe pas uniquement par la dénonciation des injustices, mais aussi par la capacité à imaginer et à vivre, même temporairement, d’autres manières d’être ensemble.
Sous cet angle, le stand-up dépasse largement le cadre du spectacle. Il devient un espace où s’expérimentent d’autres façons de prendre la parole, de représenter les réalités minorisées et de faire société. En cela, il rejoint pleinement les objectifs de l’éducation permanente : favoriser l’expression citoyenne, développer l’esprit critique et permettre aux personnes concernées de devenir actrices de leurs propres récits.
Peut-on rire de tout ? Penser l’humour comme une responsabilité collective
« On peut rire de tout, mais de manière non oppressive »
« On peut rire de tout. » Peu de formules suscitent autant de débats lorsqu’il est question d’humour. Régulièrement invoquée pour défendre une liberté d’expression sans limites, elle oppose souvent deux visions caricaturales : d’un côté, celles et ceux qui revendiquent le droit de plaisanter sur tous les sujets ; de l’autre, celles et ceux qui seraient accusé·es de vouloir censurer l’humour. Pourtant, cette opposition masque une réflexion bien plus intéressante : ce n’est peut-être pas tant le sujet de la blague qui importe que la manière dont elle est construite et les rapports de pouvoir qu’elle mobilise.
Les Sous-Entendu·es proposent précisément de déplacer le débat. Au cours de notre entretien, Laura explique que la collective s’est dotée d’une charte transmise à chaque artiste avant sa première représentation. L’objectif n’est pas d’interdire certains thèmes, mais de partager un cadre commun fondé sur les valeurs de la collective. Comme elle le résume, « on peut rire de tout, mais de manière non oppressive ». Les artistes sont même invité·es à soumettre certains passages de leur spectacle lorsqu’ils ou elles hésitent sur leur portée, afin d’en discuter collectivement avant la représentation.
Cette démarche est particulièrement intéressante dans une perspective d’éducation permanente. Elle ne repose pas sur une logique de censure ou de contrôle, mais sur un processus de dialogue, de réflexion critique et de remise en question. L’humour n’est pas considéré comme un espace échappant à toute responsabilité ; il est envisagé comme une pratique sociale qui produit des effets, parfois émancipateurs, parfois excluants.
Les recherches sur l’humour distinguent souvent ce que l’on appelle le punching down et le punching up. Sans que ces notions soient explicitement mobilisées par la collective, elles éclairent leur démarche. Le punching down consiste à faire rire en ciblant des groupes déjà marginalisés ou discriminés. Les blagues s’appuient alors sur des stéréotypes et contribuent à renforcer des rapports de domination existants. À l’inverse, le punching up dirige l’humour vers les personnes ou les institutions détenant une position de pouvoir, utilisant le rire comme un outil de critique sociale.
Cette distinction permet de dépasser l’idée selon laquelle toutes les blagues se vaudraient. Deux plaisanteries portant sur un même sujet peuvent avoir des effets très différents selon leur cible, leur contexte ou la position de la personne qui les raconte. Une blague n’existe jamais en dehors des rapports sociaux dans lesquels elle est produite et reçue.
Les Sous-Entendu·es en tirent des conséquences concrètes. Leur charte constitue un engagement vis-à-vis des artistes, mais aussi du public. Les personnes qui assistent à leurs soirées savent qu’elles ne devraient pas être confrontées à des blagues sexistes, homophobes, racistes ou transphobes qui prennent leur identité comme objet de moquerie. La collective explique d’ailleurs qu’en cas de non-respect de ces principes, un premier rappel est effectué ; en cas de récidive, l’artiste n’est plus programmé·e. Cette position reste exceptionnelle selon leurs propres mots, mais elle traduit une volonté claire de faire de leurs événements des espaces cohérents avec les valeurs qu’elles défendent.
Cette approche invite finalement à reformuler la question initiale. Plutôt que de se demander si l’on peut rire de tout, il est peut-être plus fécond de s’interroger : avec qui rit-on ? De qui rit-on ? Et quelles conséquences produisent nos rires ?
En éducation permanente, ces questions sont essentielles. Elles invitent à développer un regard critique sur les représentations véhiculées par les productions culturelles et à prendre conscience que le rire n’est jamais totalement innocent. L’humour peut contribuer à banaliser des discriminations, tout comme il peut devenir un formidable levier pour les déconstruire. Dans cette perspective, il ne s’agit pas de limiter la liberté d’expression, mais d’encourager une pratique de l’humour qui assume sa dimension sociale et politique.
C’est précisément cette réflexion qui ouvre la voie à une autre question, tout aussi fondamentale : quelles conditions faut-il réunir pour que toutes les personnes puissent prendre la parole, expérimenter, se tromper et faire rire sans craindre d’être confrontées à des violences ou à des discriminations ? C’est à cette interrogation que répond la démarche des Sous-Entendu·es lorsqu’elles parlent non pas d’espaces « safe », mais d’espaces « safer ».
Construire des espaces « safer » : une démarche en perpétuelle construction
« On préfère dire « safer », parce qu’on n’est jamais à l’abri qu’il y ait quelque chose qui puisse opprimer une personne. »
Au fil de l’entretien, un terme revient à plusieurs reprises, celui d’espace « safer »2. À première vue, il pourrait sembler s’agir d’un simple détail de vocabulaire. Pourtant, le choix de ce mot traduit une véritable philosophie de l’action collective.
Laura insiste sur le fait que la collective préfère parler d’espaces « safer » plutôt que d’espaces « safe ». La nuance est importante. Un espace « safe » laisserait entendre qu’aucune violence, aucun malaise ou aucune oppression ne pourraient jamais s’y produire. Or, une telle promesse est impossible à tenir. Les Sous-Entendu·es reconnaissent au contraire qu’aucun·e collectif·ve n’est exempt de biais ou d’erreurs. Ce qui compte, ce n’est donc pas de prétendre avoir créé un espace parfait, mais de s’engager dans une démarche d’amélioration permanente.
Cette posture rompt avec une vision parfois idéalisée des espaces inclusifs. L’inclusion n’est pas un état que l’on atteint une fois pour toutes, c’est un processus qui demande de l’écoute, de la remise en question et une capacité à faire évoluer ses pratiques. Les Sous-Entendu·es expliquent ainsi rester attentives aux retours des artistes comme du public et considèrent les critiques comme des occasions de progresser plutôt que comme des remises en cause de leur légitimité.
Cette logique se traduit concrètement dans leur fonctionnement. La charte n’est pas seulement un document remis aux artistes, elle constitue le point de départ d’un dialogue. Les personnes qui montent sur scène peuvent échanger avec la collective sur certains passages de leur spectacle, demander un avis ou réfléchir ensemble aux effets que pourraient produire certaines blagues. Il ne s’agit pas de valider ou de censurer un texte, mais de créer les conditions d’une réflexion collective sur les responsabilités qui accompagnent la prise de parole publique.
L’idée d’un espace « safer » dépasse d’ailleurs largement le contenu des spectacles. Au cours de l’entretien, Laura évoque le travail engagé pour rendre les représentations plus accessibles aux personnes malentendantes. Là encore, l’objectif n’est pas seulement d’éviter les discriminations, mais de permettre à un plus grand nombre de personnes de participer pleinement à la vie culturelle. L’accessibilité apparaît ainsi comme une composante essentielle de l’inclusion, au même titre que la lutte contre les violences sexistes, LGBTQIA+phobes ou racistes.
Cette démarche rejoint pleinement les principes de l’éducation permanente. Celle-ci ne vise pas uniquement à transmettre des connaissances, elle cherche aussi à créer des conditions favorisant la participation de toutes et tous. Cela implique de s’interroger en permanence sur les obstacles qui empêchent certaines personnes de prendre la parole, de s’exprimer ou simplement de se sentir légitimes dans un espace collectif.
Les Sous-Entendu·es montrent ainsi que l’inclusion ne se limite pas à ouvrir les portes d’une salle ou à diversifier une programmation. Construire un espace réellement accueillant suppose également de réfléchir aux règles implicites qui le structurent, aux rapports de pouvoir qui peuvent s’y reproduire et aux mécanismes permettant de les remettre en question collectivement.
En ce sens, la notion d’espace « safer » dépasse largement le cadre du stand-up. Elle constitue une invitation adressée à toutes les structures culturelles, associatives ou éducatives : plutôt que de se demander si un espace est inclusif, peut-être faut-il se demander comment il le devient, et surtout comment il peut continuer à le devenir grâce à une démarche d’écoute, de dialogue et de transformation continue.
La joie militante : faire du rire une ressource collective
« Ces moments permettent de se sentir bien, mais aussi de pouvoir rire et profiter. Donc, à ce niveau-là aussi, je trouve que c’est politique. »
Les luttes sociales sont souvent racontées à travers les violences qu’elles dénoncent. Discriminations, exclusions, agressions, inégalités… ces réalités sont bien présentes et il est indispensable de les rendre visibles. Pourtant, réduire les mouvements féministes ou LGBTQIA+ à une succession de combats et de souffrances reviendrait à passer à côté d’une dimension essentielle : leur capacité à produire de la joie, de la solidarité et de nouvelles manières de faire société.
Au cours de notre entretien, Maya évoque une expression particulièrement parlante, celle de « joie militante ». Selon elle, les personnes engagées sont souvent confrontées à des réalités difficiles, qui nourrissent colère, fatigue ou découragement. Les soirées organisées par Les Sous-Entendu·es offrent alors un espace où il devient possible de rire ensemble, de partager un moment de plaisir et de retrouver de l’énergie pour poursuivre les luttes. Le rire ne constitue pas une parenthèse dans le militantisme, il en devient une composante à part entière.
Cette idée rejoint une réflexion plus large sur le rôle de la culture dans les mouvements sociaux. Les mobilisations ne se construisent pas uniquement à travers les revendications ou les manifestations. Elles prennent également forme dans les moments de rencontre, les pratiques artistiques, les fêtes, les spectacles ou les espaces où une communauté peut se reconnaître et se raconter. Ces expériences contribuent à créer un sentiment d’appartenance et renforcent la capacité d’un groupe à agir collectivement.
Les Sous-Entendu·es décrivent d’ailleurs ce phénomène lorsqu’elles expliquent qu’à la fin de leurs soirées, elles ressentent une véritable énergie collective. Voir des personnes rire des mêmes situations, reconnaître des expériences communes ou découvrir des récits rarement entendus ailleurs produit un effet qui dépasse largement le simple divertissement. Pendant quelques heures, les rapports de domination qui structurent habituellement l’espace public semblent perdre de leur évidence, laissant place à d’autres récits, d’autres représentations et d’autres formes de relations.
Cette dimension est particulièrement importante dans un contexte où les personnes LGBTQIA+, les femmes et d’autres groupes minorisés restent régulièrement confrontés à des discours hostiles ou à des remises en cause de leurs droits. Créer des espaces où l’on peut rire sans avoir à se justifier, où l’on se reconnaît dans les histoires racontées sur scène et où l’on peut partager ses expériences sans craindre le jugement participe pleinement à la construction du pouvoir d’agir (empowerment) des personnes concernées.
L’humour joue ici un rôle singulier. Il permet d’aborder des sujets parfois douloureux sans les minimiser, de transformer certaines expériences en récits partagés et de rappeler que les personnes concernées ne se résument pas aux discriminations qu’elles subissent. Elles créent, inventent, aiment, se trompent, rient et font rire. Cette capacité à produire de la joie constitue déjà une manière de résister à des systèmes qui enferment trop souvent les minorités dans une identité de victimes.
En ce sens, la démarche des Sous-Entendu·es illustre pleinement ce que peut être l’éducation permanente : non seulement développer un regard critique sur les rapports de domination, mais aussi créer des espaces où les personnes peuvent reprendre confiance dans leur capacité à agir, à s’exprimer et à transformer collectivement la société. Les scènes de stand-up deviennent alors bien davantage que des lieux de spectacle. Elles sont des lieux d’apprentissage, d’expérimentation démocratique et de construction d’un imaginaire commun, où le rire contribue, à sa manière, à rendre le monde plus habitable.
Conclusion
« Les Sous-Entendu·es, c’est vraiment une volonté de répondre à l’appel des personnes qui expriment un manquement dans la visibilité de notre société. »
À travers son travail, la collective Les Sous-Entendu·es ne se contente pas d’organiser des soirées de stand-up ou des spectacles drag. Elle interroge plus fondamentalement les conditions d’accès à la parole, à la représentation et à la participation culturelle. En créant des espaces où les personnes FINTAG peuvent monter sur scène, expérimenter, se raconter et faire rire sans que leur identité ne soit réduite à un stéréotype ou à un simple « quota », elle rappelle que la culture est toujours traversée par des rapports de pouvoir.
L’entretien réalisé dans le cadre de notre émission Hors Case montre également qu’une autre manière de penser l’humour est possible. Loin des débats polarisés sur la liberté d’expression ou la prétendue impossibilité de « rire de tout », Les Sous-Entendu·es proposent une approche fondée sur la responsabilité, le dialogue et la remise en question. L’humour n’y est pas considéré comme un espace hors du monde, mais comme une pratique sociale capable, selon les situations, de renforcer les dominations ou de contribuer à leur déconstruction.
Cette réflexion dépasse largement le cadre du stand-up. Elle interpelle l’ensemble du secteur culturel, mais aussi les associations, les institutions et toutes les personnes qui créent des espaces de participation. Comment favoriser une réelle diversité des voix ? Comment permettre à celles et ceux qui sont habituellement invisibilisé·es de prendre la parole ? Comment construire des espaces où la critique, le désaccord et l’humour peuvent coexister sans reproduire les violences que l’on cherche précisément à combattre ?
Ces questions sont au cœur de l’éducation permanente. Car celle-ci ne vise pas uniquement à transmettre des savoirs, elle cherche aussi à développer le pouvoir d’agir des citoyennes et citoyens, à renforcer leur capacité à analyser les mécanismes de domination et à construire collectivement des alternatives. À ce titre, les initiatives comme celles des Sous-Entendu·es montrent que la culture n’est pas un simple outil de sensibilisation, elle est un terrain d’expérimentation démocratique où peuvent s’inventer d’autres manières de vivre ensemble.
Finalement, l’enjeu n’est peut-être pas de savoir si l’on peut rire de tout. Il est plutôt de se demander dans quel monde nos rires participent-ils à nous faire vivre. Lorsqu’il ouvre des espaces de dialogue, donne une place à celles et ceux qui en étaient privés et nourrit une joie capable de renforcer les solidarités, le rire devient bien plus qu’un divertissement : il devient une pratique d’émancipation.
Pour aller plus loin
Ahmed, Sara. 2017. Vivre une vie féministe. Paris : Hors d’atteinte. Disponible chez Hors d’atteinte.
Butler, Judith. (1990) 2006. Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité. Paris : La Découverte. Disponible sur La Découverte.
Charaudeau, Patrick (dir.). 2015. Humour et engagement politique. Limoges : Lambert-Lucas. Disponible chez Lambert-Lucas.
Freire, Paulo. (1974) 2021. Pédagogie des opprimés. Marseille : Agone. https://agone.org/livre/pedagogie-des-opprimes/
hooks, bell. 2019. Apprendre à transgresser. L’éducation comme pratique de la liberté. Paris : Syllepse. https://www.syllepse.net/apprendre-a-transgresser-_r_87_i_776.html
Kanter, Rosabeth Moss. 1977. Men and Women of the Corporation. New York : Basic Books. https://www.hachettebookgroup.com/titles/rosabeth-moss-kanter/men-and-women-of-the-corporation/9780465044542/
Quemener, Nelly. 2014. Le pouvoir de l’humour. Politiques des représentations dans les médias en France. Paris : Armand Colin. https://www.dunod.com/sciences-humaines-et-sociales/pouvoir-humour-politiques-representations-dans-medias-france
Rancière, Jacques. 2008. Le spectateur émancipé. Paris : La Fabrique. https://lafabrique.fr/le-spectateur-emancipe/
Sources
Tels Quels, « Les Sous-Entendu·es : et si on changeait les règles du stand-up et du drag ? », Hors Case, 28 janvier 2026. Entretien avec Laura et Maya de la collective Les Sous-Entendu·es.
Les Sous-Entendu·es. s. d. Site officiel. Consulté le 6 juillet 2026. https://www.les-sous-entendues.com.
- Le tokenisme est un mécanisme par lequel une organisation ou un groupe met en avant une ou plusieurs personnes appartenant à une minorité afin d’afficher une apparente diversité, sans modifier les rapports de pouvoir ou les pratiques qui continuent à produire des inégalités. Le terme a notamment été développé par la sociologue américaine Rosabeth Moss Kanter dans son ouvrage Men and Women of the Corporation (1977). ↩︎
- Les notions de safe (« sûr ») et safer (« plus sûr ») sont largement utilisées dans les milieux féministes, LGBTQIA+ et de l’éducation populaire. Un espace safe désigne un lieu censé offrir une protection contre les discriminations et les violences. Le terme safer est aujourd’hui souvent privilégié, car il reconnaît qu’aucun espace ne peut garantir une sécurité absolue et souligne l’importance d’une démarche continue de vigilance, d’écoute et d’amélioration. ↩︎
