Le recul des droits LGBTQIA+ en Roumanie


Analyse 2025 – Elisavetta Abazova

Elisaveta Abazova est psychologue sociale et interculturelle et psychologue clinicienne. Ayant grandie dans un pays où les personnes LGBTQIA+ ne sont généralement pas acceptées, le sujet lui tient particulièrement à cœur. Aujourd'hui, elle dédie son travail à combattre pour les droits des minorités sexuelles et de genre.

Chez Tels Quels, nous sommes profondément préoccupé·es par l’évolution des droits des personnes LGBTQIA+ en Europe. Dans plusieurs pays de l’Union européenne, l’extrême droite gagne de la popularité et, par conséquent, des politiques discriminant ouvertement les minorités sexuelles et de genre voient le jour de plus en plus. Nous savons que lorsque l’on laisse un pays discriminer sa propre population LGBTQIA+, on devient aussi collectivement responsable : en tolérant l’injustice ailleurs, nous sommes complices de l’affaiblissement des droits de toustes, partout. Personne n’est véritablement libre tant que nous ne sommes pas toustes libres.

Dans cette série d’articles, nous examinons de près ce qui se passe dans différents pays d’Europe, car la Belgique n’est pas immunisée. Comprendre les mécanismes de recul démocratique ailleurs, c’est aussi mieux se protéger ici. Pour ce troisième volet, nous mettons le cap sur la Roumanie…

Contexte historique 

L’histoire des droits des personnes LGBTQIA+, ou plutôt celle de leur absence, est longue, mais nous allons nous concentrer sur le XXᵉ siècle. En 1936, pendant la consolidation du fascisme et la répression des personnes queers en Europe de l’Ouest, la Roumanie a adopté un code pénal plus strict visant à appliquer la « moralité publique conservatrice »1. Le parlement du roi Charles II a introduit une nouvelle catégorie d’infractions liées à la moralité et a ajouté des clauses traitant les actes sexuels entre personnes de même sexe comme des infractions aux bonnes mœurs. L’article 431 criminalise alors « les actes d’inversion sexuelle entre hommes ou entre femmes », avec des peines allant de six mois à deux ans de prison, particulièrement dans le cas où ces actes sexuels provoqueraient un « scandale public »2. Les législateurs ont délibérément évité d’utiliser le terme « homosexuel », qu’ils considéraient comme étranger et inapproprié pour un langage juridique ou commun. En conséquence, le terme n’est jamais apparu dans les textes juridiques roumains. Cependant, le terme « scandale public » reste libre à l’interprétation, tout comme « inversion sexuelle ». D’autres termes comme « pédérastie », « sodomie », « saphisme », « tribadisme », « lesbianisme » étaient aussi utilisés, mais d’une manière plutôt arbitraire, sans jamais avoir été clairement définis. La possibilité d’interpréter si librement des textes de loi n’est jamais une bonne nouvelle pour la population concernée par ces textes.

Quelques années plus tard, avec l’arrivée au pouvoir du régime communiste, la répression des personnes queer s’est intensifiée encore plus. Alors que d’autres états du Bloc de l’Est ont progressivement commencé à assouplir ou à abandonner leurs interdictions des relations homosexuelles, permettant ainsi à de petites communautés queer d’exister discrètement dans des endroits comme la Hongrie, la Tchécoslovaquie ou l’Allemagne de l’Est, la Roumanie a décidé de doubler ses répressions. Le régime a effacé toute discussion publique sur l’homosexualité et même sur la sexualité en règle générale. Les personnes LGBTQIA+ ont été rendues complètement invisibles, leur existence a officiellement été niée, et toute reconnaissance de leurs vies ou identités a été supprimée. Même aujourd’hui, nous ne retrouvons pratiquement plus aucune trace, ni dans des documents médicaux, ni dans la sphère publique, de l’existence des personnes queers en Roumanie pendant toute la période communiste. Quant aux lois, en 1968, la Grande Assemblée Nationale de la République Socialiste Roumaine a révisé la loi de 1936, en ajoutant des précisions sur ce qui constitue « les infractions sexuelles ». Y entrent désormais « les relations sexuelles entre deux personnes de même sexe », regroupées dorénavant avec la « corruption sexuelle des mineurs » ou « les perversions sexuelles commises en public »3. Par ailleurs, nous retrouvons dans ces modifications des mesures telles que la taxe sur le célibat — qui peut aussi être interprétée comme discriminatoire pour les personnes queer, qui ne se sont pas soumises à une vie traditionnelle de famille hétéronormative — ainsi que l’interdiction de l’avortement, des primes pour les mères ayant plus d’un enfant et d’autres mesures, qui ont soi-disant pour objectif de faire vivre la famille roumaine, capital premier de la société communiste.

Les peines pour ces « infractions sexuelles » vont jusqu’à cinq ans de prison. De plus, les communistes suppriment la mention de « scandale public », ce qui veut dire que des relations homosexuelles ayant eu lieu en privé font aussi l’objet de punitions par la loi. La conséquence — le chantage sur la base d’informations, vraies ou fausses, sur l’orientation sexuelle d’une personne — devient une monnaie courante et, de son côté, le gouvernement peut également s’en servir comme excuse pour procéder à des arrestations politiques. Un simple soupçon était suffisant pour arrêter quelqu’un, le battre et le maltraiter une fois au commissariat, puis lui faire signer un « aveu » d’homosexualité4. Les personnes étaient aussi poussées à dénoncer d’autres individus, parfois avec des promesses qu’en échange de leurs informations, elles ne seraient pas punies elles-mêmes. Dans ce climat dangereux, beaucoup de personnes homosexuelles finissaient par collaborer avec la police ou bien par se cacher en adoptant le modèle de la famille classique hétérosexuelle.

La situation en Roumanie moderne

Langage de haine

Tout ce passif de répression a laissé ses traces. Même si l’homosexualité a été décriminalisée en 1996 et que la discrimination sur la base de l’orientation sexuelle est interdite depuis l’année 2000, la situation reste très compliquée pour les personnes LGBTQIA+ en Roumanie. Le langage de haine est très présent sur les réseaux sociaux, dans les médias et dans le discours politique. Un exemple concret est celui du député George Simion, dirigeant du parti AUR, qui a dit publiquement que la vague de chaleur qui a frappé tout le pays en juillet 2023 était un châtiment divin infligé par Dieu en raison des « péchés » commis par les Roumains de la communauté LGBTQIA+5. Le patriarche de l’Église orthodoxe roumaine a déclaré, dans le contexte de la Pride de Bucarest, que « de toute évidence, l’homosexualité était, est et restera contre nature, étant l’un des péchés (erreurs) dirigés contre la nature humaine créée par Dieu »6. La religion et la valeur de la « famille traditionnelle » servent d’excuse pour utiliser un langage discriminatoire et haineux, exactement comme en Hongrie et en Bulgarie. Nous devons être attentif·ves à ce genre de discours venant de nos propres dirigeants.

Discrimination des personnes transgenre

Si la situation en Roumanie est compliquée pour les personnes homosexuelles, elle est encore pire pour les personnes transgenres. Bien que les personnes transgenres puissent changer leurs marqueurs de genre légaux, ce processus est assez inaccessible, non uniforme et nécessite souvent une intervention chirurgicale. En 2021, l’exigence pour les personnes transgenres de subir une chirurgie avant de pouvoir obtenir la reconnaissance légale du genre a été reconnue par la Cour européenne des droits de l’homme comme un « dilemme impossible », statuant qu’elle viole l’article 8 de la Convention européenne des droits de l’homme7. La réalité de terrain est donc très complexe : il n’y a pas de procédure suffisamment claire appliquée partout. Certains juges exigent la chirurgie et d’autres non ; certains maires acceptent les changements de nom dans les papiers des personnes trans, d’autres non. Toute cette situation crée un climat encore plus stressant et incertain pour les personnes trans.

Dans la sphère publique, la situation n’est pas meilleure : selon un rapport récent, 81 % des étudiant·es trans rapportent que les professeur·es à l’université ne respectent pas leur identité de genre8. Et après l’université, les personnes trans sont systématiquement discriminées à l’emploi. En Roumanie, la loi qui protège les personnes homosexuelles contre la discrimination à l’emploi ne couvre pas l’identité de genre. S’il s’agit en plus d’une personne trans de la communauté rom, elle n’a pratiquement aucune chance de se faire embaucher. Selon des témoignages, le seul travail accessible aux personnes roms trans est le travail du sexe.

Cas juridiques

Malgré le climat hostile en Roumanie, plusieurs organisations se mobilisent pour sonner l’alarme lorsqu’il y a des abus de la loi, de la discrimination et du langage haineux.

En 2023, deux chaînes de télévision ont été condamnées pour représentation déséquilibrée des personnes LGBTQIA+ dans les médias, discours haineux, violent et discriminatoire, après qu’ACCEPT a déposé huit plaintes différentes9. Le Conseil national de l’audiovisuel de la Roumanie (le régulateur du secteur audiovisuel en Roumanie) a infligé aux deux chaînes de télévision des amendes allant de 2 000 à 4 000 euros.

Une autre victoire juridique importante mérite d’être soulignée, même si nous nous rendons compte qu’elle reste « sur papier » pour l’instant. À plusieurs reprises, la Roumanie a été condamnée pour ne pas respecter le droit européen, notamment pour son refus de reconnaître les mariages entre personnes de même sexe célébrés dans d’autres pays de l’Union européenne10. Autrement dit, l’État roumain sait qu’il viole les droits fondamentaux des couples de même sexe et a été rappelé à l’ordre par la Cour européenne des droits de l’homme. Pourtant, sur le terrain, rien ne change. Les couples concernés continuent d’être privés de toute reconnaissance légale, de protection et de sécurité juridique. Le message envoyé est clair : plutôt que de garantir l’égalité des droits, les autorités préfèrent payer des amendes et ignorer les décisions de justice. Cette stratégie entretient une discrimination systémique et montre à quel point les droits des personnes LGBTQIA+ restent loin d’être une priorité des politiques en Roumanie.

Un dernier cas important que nous allons aborder ici est celui d’Arian Mirzarafie-Ahi, un homme trans ayant les citoyennetés roumaine et britannique. Il a poursuivi en justice les autorités roumaines pour leur refus de reconnaître son nouveau nom masculin et son identité de genre acquis au Royaume-Uni (alors qu’il était toujours traité comme un État membre de l’UE). L’État exigeait qu’Arian suive la procédure de reconnaissance du genre propre à la Roumanie, procédure qui a déjà été jugée comme violant la Convention européenne des droits de l’homme. En conséquence, Arian s’est retrouvé avec deux identités différentes à travers deux pays, ce qui a eu un impact sur son bien-être, sa liberté de circulation et ses droits de citoyenneté européenne. Accompagné par ACCEPT, Arian a réussi à porter son cas devant la Cour de Justice européenne à Luxembourg, qui a jugé que ce refus était illégal en vertu du droit de l’UE, car tous les États membres doivent reconnaître les transitions légales de genre effectuées dans tout autre État membre11. C’est une victoire qui va marquer la vie de toutes les personnes trans, surtout dans des pays de l’Union européenne comme la Roumanie, la Bulgarie et la Hongrie, qui ne semblent pas encore comprendre que faire partie de l’Union européenne implique de respecter les droits de tous ses ressortissants, peu importe leur orientation sexuelle et/ou leur identité de genre.

Que faire depuis la Belgique ?

  • Relayer l’information

La situation des personnes LGBTQIA+ en Roumanie reste largement méconnue en Belgique et en Europe de l’Ouest. Relayer des informations fiables, sourcées et contextualisées est essentiel pour contrer les discours simplistes ou relativisants. Partager le travail d’organisations comme ACCEPT, MozaiQ ou ILGA-Europe permet de rendre visibles les réalités vécues sur le terrain et de rappeler que ces violations des droits humains ont lieu au sein même de l’Union européenne.

  • Créer des espaces de débat et de sensibilisation

Organiser des débats, conférences, projections ou rencontres permet d’informer, mais aussi de créer des ponts entre les luttes. Donner la parole à des militant·es roumain·es, à des personnes concernées ou à des expert·es permet de sortir d’une vision abstraite des droits LGBTQIA+ et de montrer les conséquences concrètes des reculs politiques et juridiques.

  • Soutenir les associations locales

ACCEPT – https://acceptromania.ro/
MozaiQ – https://www.mozaiqlgbt.ro/en/

  • Faire pression à l’échelle européenne

La Belgique, en tant qu’État membre de l’Union européenne, a un rôle politique à jouer. Il est possible d’interpeller les responsables politiques belges et les député·es européen·nes afin qu’iels exigent de la Roumanie le respect des décisions de la Cour européenne des droits de l’homme et du droit européen.


Références

Asociația MozaiQ. (2023). Raportul Național Campus Pride. Asociația MozaiQ. https://www.mozaiqlgbt.ro/raportul-national-campus-pride/

Carstocea, S. (2006). Repères d’une identité clandestine : considérations historiques sur l’homosexualité en Roumanie. Revue d’histoire moderne & contemporaine, no 53-4(4), 191-210. https://doi.org/10.3917/rhmc.534.0191.

European Court of Human Rights. (2023). Buhuceanu and Others v. Romania, no. 22477/16, judgment of 12 December 2023. HUDOC. https://hudoc.echr.coe.int/eng#{%22itemid%22:[%22001-224774%22]} 

G4Media. (2023, juin 30). Patriarhia Română, despre Marșul LGBTQ și contramanifestația pe care a provocat-o: „Evitați cu discernământ ridicolul, grotescul, manifestările stridente și zgomotoase; homosexualitatea a fost…”. G4Media. https://www.g4media.ro/patriarhia-romana-despre-marsul-lgbtq-si-contramanifestatia-pe-care-a-provocat-o-biserica-evita-cu-discernamant-ridicolul-grotescul-manifestarile-stridente-si-zgomotoase-homosexualitatea-a-fost.html

Human Rights Watch. (1998). Public scandals: Sexual orientation and gender identity in Romania. Human Rights Watch. https://www.hrw.org/reports/pdfs/r/romania/romsx981.pdf

ILGA-Europe. (2025). Annual review of the human rights situation of LGBTI people in Europe and Central Asia: Romania. ILGA-Europe. https://www.ilga-europe.org/report/annual-review-2025/

Mincu, I., & Stănculescu, A. (2010). Governing sexuality: The changing politics of citizenship and law reform. VDoc. https://vdoc.pub/documents/governing-sexuality-the-changing-politics-of-citizenship-and-law-reform-f05d4vdecfu0

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Petrescu, A. (2023, juillet 28). Partidul REPER, petiţie la Consiliul Naţional de Combatere a Discriminării împotriva liderului AUR George Simion, pentru mesaje homofobe emise în spaţiul public. News.ro. https://www.news.ro/politic-intern/partidul-reper-petitie-la-consiliul-national-de-combatere-a-discriminarii-impotriva-liderului-aur-george-simion-pentru-mesaje-homofobe-emise-in-spatiul-public-1922400728002023071421268532

Radio Free Europe/Radio Liberty. (2023, mai 25). EU decision affects transgender name rights in Romania. RFERL. https://www.rferl.org/a/eu-decision-transgender-name-rights-romania/33146502.html

Scandaluri Publice. Orientarea sexuala si legea penala in Romania (Scandales publics. L’orientation sexuelle et la loi pénale en Roumanie), Human Rights Watch, New York, IGLHRC, 1998, p. 13-17;

  1. Human Rights Watch. (1998). Public scandals: Sexual orientation and gender identity in Romania. Human Rights Watch. https://www.hrw.org/reports/pdfs/r/romania/romsx981.pdf ↩︎
  2. Mincu, I., & Stănculescu, A. (2010). Governing sexuality: The changing politics of citizenship and law reform. VDoc. https://vdoc.pub/documents/governing-sexuality-the-changing-politics-of-citizenship-and-law-reform-f05d4vdecfu0 ↩︎
  3. Carstocea, S. (2006). Repères d’une identité clandestine : considérations historiques sur l’homosexualité en Roumanie. Revue d’histoire moderne & contemporaine, no 53-4(4), 191-210. https://doi.org/10.3917/rhmc.534.0191 ↩︎
  4. Scandaluri Publice. Orientarea sexuala si legea penala in Romania (Scandales publics. L’orientation sexuelle et la loi pénale en Roumanie), Human Rights Watch, New York, IGLHRC, 1998, p. 13-17. ↩︎
  5. Petrescu, A. (2023, juillet 28). Partidul REPER, petiţie la Consiliul Naţional de Combatere a Discriminării împotriva liderului AUR George Simion, pentru mesaje homofobe emise în spaţiul public. News.ro. https://www.news.ro/politic-intern/partidul-reper-petitie-la-consiliul-national-de-combatere-a-discriminarii-impotriva-liderului-aur-george-simion-pentru-mesaje-homofobe-emise-in-spatiul-public-1922400728002023071421268532 ↩︎
  6. G4Media. (2023, juin 30). Patriarhia Română, despre Marșul LGBTQ și contramanifestația pe care a provocat-o: „Evitați cu discernământ ridicolul, grotescul, manifestările stridente și zgomotoase; homosexualitatea a fost…”. G4Media. https://www.g4media.ro/patriarhia-romana-despre-marsul-lgbtq-si-contramanifestatia-pe-care-a-provocat-o-biserica-evita-cu-discernamant-ridicolul-grotescul-manifestarile-stridente-si-zgomotoase-homosexualitatea-a-fost.html ↩︎
  7. Outright International. (2025). Romania. https://outrightinternational.org/our-work/europe-and-central-asia/romania#:~:text=Although%20transgender%20people%20can%20change,legally%20in%20another%20EU%20country ↩︎
  8. Asociația MozaiQ. (2023). Raportul Național Campus Pride. Asociația MozaiQ. https://www.mozaiqlgbt.ro/raportul-national-campus-pride/ ↩︎
  9. ILGA-Europe. (2025). Annual review of the human rights situation of LGBTI people in Europe and Central Asia: Romania. ILGA-Europe. https://www.ilga-europe.org/report/annual-review-2025/ ↩︎
  10. European Court of Human Rights. (2023). Buhuceanu and Others v. Romania, no. 22477/16, judgment of 12 December 2023. HUDOC. https://hudoc.echr.coe.int/eng#{%22itemid%22:[%22001-224774%22]} ↩︎
  11. Radio Free Europe/Radio Liberty. (2023, mai 25). EU decision affects transgender name rights in Romania. RFERL. https://www.rferl.org/a/eu-decision-transgender-name-rights-romania/33146502.html ↩︎