La situation des droits LGBTQIA+ en Turquie


Analyse 2025 – Philippe Artois

Historien de formation et militant LGBTQIA+ depuis 2003, Philippe Artois est coordinateur du service éducation permanente de Tels Quels ASBL. Il poursuit actuellement un master de spécialisation en études de genre.

Depuis plusieurs années, les droits des personnes LGBTQIA+ sont menacés par une montée des discours de l’extrême droite et des politiques répressives dans de nombreux pays. Alors que certaines nations progressent vers plus d’égalité, d’autres mettent en place des lois qui restreignent les libertés et renforcent la stigmatisation des minorités sexuelles et de genre.

La situation des droits LGBTQIA+ en Turquie constitue aujourd’hui un terrain d’analyse essentiel pour comprendre comment un État peut réprimer une minorité sans nécessairement modifier la loi pénale, en mobilisant des instruments administratifs, policiers, médiatiques et symboliques. Contrairement à de nombreux pays de la région, la Turquie n’a jamais criminalisé l’homosexualité depuis l’adoption du Code pénal ottoman de 1858 – une disposition maintenue après la fondation de la République en 1923. Ce fait, souvent présenté comme une preuve de « tolérance », masque cependant une réalité bien plus sombre : l’absence de criminalisation formelle n’empêche nullement la persécution, et depuis une décennie, la Turquie évolue vers une criminalisation indirecte, puis possiblement directe, des identités LGBTQIA+.

En 2024, la Turquie occupe l’une des dernières places du classement européen d’ILGA-Europe, avec un score de 4,75/100 et une position de 47ᵉ sur 49 pays1. Ce score reflète une absence quasi totale de protections légales : aucune loi anti-discrimination fondée sur l’orientation sexuelle ou l’identité de genre, aucune reconnaissance des couples de même sexe, aucune garantie en matière d’expression ou d’assemblée. Mais surtout, ce classement traduit l’existence d’une politique d’État qui met en scène la communauté LGBTQIA+ comme un danger civilisationnel, moral et national.

Un tournant décisif survient en 2021, lorsque la Turquie se retire de la Convention d’Istanbul. Officiellement, ce retrait vise à défendre les « valeurs familiales turques » contre les « idéologies du genre ». Pour les organisations féministes et queer, ce départ signale l’ouverture d’un cycle de régression accélérée. Selon l’IPPF Europe & Central Asia, ce retrait « institutionnalise la suspicion envers toute forme d’égalité de genre et légitime les discours anti-LGBTQIA+ diffusés dans les sphères politiques et religieuses »2.

Dans les années qui suivent, la Turquie connaît une interdiction systématique des manifestations LGBTQIA+. Les marches de la fierté d’Istanbul, longtemps parmi les plus importantes du Moyen-Orient, sont interdites chaque année depuis 2015. Les tentatives de rassemblements sont réprimées violemment : en 2022, 372 personnes sont arrêtées selon Human Rights Watch3. En 2025 encore, plus de cinquante personnes, dont plusieurs avocats et journalistes, sont interpellées lors d’une manifestation pacifique, comme le rapporte Associated Press4. Ces arrestations illustrent un glissement vers ce que l’on pourrait qualifier de criminalisation performative : il ne s’agit plus de punir un acte illégal, mais de construire une représentation sociale de la communauté LGBTQIA+ comme perturbatrice de l’ordre public.

Cette répression manifeste est renforcée par des mécanismes administratifs : interdictions préfectorales d’événements, refus de permis, inspections fiscales ciblées, pressions policières, censures culturelles. Plusieurs expositions artistiques ont été annulées, des festivals ont supprimé des projections jugées « contraires à la moralité publique », et des comptes ou sites web LGBTQIA+ ont été bloqués. Ces pratiques constituent ce que les chercheurs appellent une criminalisation de facto : la loi ne change pas, mais l’État rend l’existence publique des identités LGBTQIA+ impossible.

Les discours politiques jouent un rôle central dans ce processus. Le président Recep Tayyip Erdoğan et plusieurs membres du gouvernement décrivent régulièrement les personnes LGBTQIA+ comme « une menace pour la structure de la famille », « une influence étrangère » ou même « des agents de décadence morale ». Le discours anti-genre devient une ressource électorale : dans un contexte d’instabilité économique et politique, la stigmatisation des minorités sert de levier de mobilisation conservatrice. Lors de la campagne électorale de 2023, Erdogan déclarait : « Nous ne laisserons jamais la déviance LGBT s’infiltrer dans notre culture » — une phrase largement relayée par les médias pro-gouvernementaux.

La Diyanet, la Direction des affaires religieuses, joue un rôle similaire. Dans un sermon très médiatisé en 2020, son président Ali Erbaş affirmait que « l’homosexualité cause des maladies » et « détruit la famille ». Ces déclarations institutionnelles légitiment la violence symbolique et alimentent la violence sociale. Le rapport 2024 de Kaos GL montre que près de 90 % des personnes LGBTQIA+ ont subi des violences numériques – insultes, menaces, doxxing –, souvent accompagnées de menaces physiques5. La Turquie se situe ainsi parmi les pays européens où les violences anti-LGBTQIA+ sont les plus répandues et les moins sanctionnées.

Une nouvelle étape est franchie en 2024–2025 avec le projet de « 11ᵉ Paquet judiciaire », un ensemble de réformes pénales dont certaines ciblent explicitement les personnes LGBTQIA+. Selon Turkish Minute, ce projet propose de pénaliser « les comportements contraires au sexe biologique », l’« encouragement » de tels comportements, et la tenue de « cérémonies de mariage ou de fiançailles entre personnes du même sexe », avec des peines allant jusqu’à 4 ans de prison6. Pink News souligne également que le projet impose de nouvelles restrictions drastiques aux personnes trans, dont un relèvement de l’âge minimum pour la chirurgie à 25 ans, et des obligations psychiatriques lourdes7.

Pour ILGA-Europe, qui a publié plusieurs avertissements en 2025, ces propositions « marqueraient la plus importante régression des droits LGBTI dans l’espace européen depuis vingt ans »8. Amnesty International dénonce également un « climat de peur entretenu par les autorités » et appelle à « abandonner sans délai » les poursuites actuelles visant les activistes queer9.

La Turquie s’inscrit ainsi dans un mouvement international plus larg  : ce que les chercheurs nomment l’“internationale anti-genre”, un réseau idéologique transnational qui rassemble des gouvernements autoritaires (Hongrie, Russie), des mouvements religieux conservateurs, et des acteurs politiques mobilisant l’idée que le « genre » serait une menace civilisationnelle. Le Conseil de l’Europe, dans son rapport 2023 du SOGI Unit, note que cette rhétorique « remet en question non pas les droits humains en tant que tels, mais la conception libérale de l’individu qui fonde ces droits »10. Dans ce cadre, les personnes LGBTQIA+ deviennent des symboles d’une bataille idéologique globale opposant souveraineté nationale et normes internationales.

Face à ces dynamiques, les organisations LGBTQIA+ turques — Kaos GL, SPoD, LambdaIstanbul, ÜniKuir — continuent de résister : documentation des violences, soutien juridique, mobilisation en ligne, campagnes internationales. Leur action constitue une forme de politique de la survie, dans un environnement où toute visibilité devient potentiellement risquée. Comme le rappelle Deutsche Welle dans un reportage de 2025 :   Exister en tant que personne LGBTQIA+ en Turquie est devenu un acte politique »11.

La situation turque illustre finalement un phénomène plus vaste : la manière dont les États autoritaires contemporains utilisent le genre et la sexualité comme instruments politiques, en construisant des ennemis intérieurs pour consolider le pouvoir et détourner l’attention des crises économiques ou sociales. La Turquie n’interdit pas l’homosexualité ; elle criminalise l’existence queer par d’autres moyens : les discours, la police administrative, la justice pénale, les médias, les institutions religieuses.

Dans ce contexte, la question n’est plus de savoir si la Turquie protège les droits LGBTQIA+, mais de comprendre comment elle produit leur illégitimité. L’enjeu, pour les organisations internationales et la société civile, est de soutenir les résistances locales, de maintenir une surveillance internationale active et de reconnaître que la lutte pour les droits LGBTQIA+ en Turquie est indissociable de la lutte pour la démocratie elle-même.

  1. Rainbow Map 2024 : https://rainbow-europe.org  ↩︎
  2. IPPF, 2025 : https://europe.ippf.org/news/turkiyes-deepening-hostility-toward-lgbtiq-communities ↩︎
  3. HRW, World Report 2023 : https://www.hrw.org/world-report/2023/country-chapters/turkey ↩︎
  4. AP News, 29 juin 2025 : https://apnews.com/article/515d46b4d73d84293e6a966dc2632b9e ↩︎
  5. Kaos GL, 2023, via Turkish Minute : https://www.turkishminute.com/2023/10/13/90-pct-of-lgbt-individuals-in-turkey-subjected-to-digital-violence-research-shows/ ↩︎
  6. Turkish Minute, 15 octobre 2025 : https://www.turkishminute.com/2025/10/15/turkey-moves-to-criminalize-behavior-contrary-to-biological-sex-alarming-lgbtq-community/ ↩︎
  7. https://www.thepinknews.com/2025/10/17/turkey-lgbtq-rights/ ↩︎
  8. ILGA-Europe, communiqué du 5 mars 2025 : https://www.ilga-europe.org/news/ilga-europe-statement-turkey-is-detaining-lgbti-activists-and-journalists-and-targeting-basic-rights/ ↩︎
  9. https://www.amnesty.org/en/location/europe-and-central-asia/turkey/ ↩︎
  10. Conseil de l’Europe – SOGI Unit : https://www.coe.int/en/web/sogi ↩︎
  11. DW, 7 avril 2025 : https://www.dw.com/en/lgbtq-in-turkey-insisting-on-life/a-73161247 ↩︎