Les assuétudes chez les personnes LGBTI+


Enjeux, facteurs de risques et pistes d’interventions

Analyse 2025 – Philippe Artois

Historien de formation et militant LGBTQIA+ depuis 2003, Philippe Artois est coordinateur du service éducation permanente de Tels Quels ASBL. Il poursuit actuellement un master de spécialisation en études de genre.

Les personnes LGBTI+ (lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres, intersexes et autres minorités de genre et d’orientations sexuelles) rencontrent des défis uniques en matière de santé mentale et de bien-être. Ces difficultés sont largement dues aux discriminations et stigmatisations sociales auxquelles elles sont confrontées. Parmi les conséquences notables de ces expériences de marginalisation figurent les comportements addictifs, souvent regroupés sous le terme d’assuétudes.

Ces assuétudes – qu’il s’agisse de l’alcool, des drogues ou d’autres substances – peuvent avoir un impact considérable sur la santé physique et mentale des individus et renforcer leur vulnérabilité sociale, psychologique et économique.

Les recherches indiquent que les personnes LGBTI+ présentent des taux de consommation de substances plus élevés que la population générale. Ce phénomène résulte de divers facteurs de risque, notamment le stress minoritaire, les discriminations, le rejet familial et certaines dynamiques propres aux sous-groupes de la communauté LGBTI+.

Cet article se propose d’analyser ces facteurs de risque et d’explorer les pistes d’intervention pour réduire leur impact, améliorer la qualité de vie des individus concernés et proposer des stratégies de prévention adaptées.

Les enjeux des assuétudes chez les personnes LGBTI+

Une prévalence accrue des comportements addictifs

Les personnes LGBTI+ sont souvent sous-représentées dans les études épidémiologiques générales, mais les recherches disponibles montrent une consommation de substances plus fréquente que chez les personnes hétérosexuelles.

Une étude menée aux États-Unis par Bostwick et al. (2015) révèle que les jeunes LGBTI+ sont deux à trois fois plus susceptibles de consommer des substances que leurs pair·es hétérosexuel·les. Par ailleurs, une enquête nationale américaine indique que 30 % des jeunes LGBTI+ ont expérimenté la consommation de drogues, contre seulement 14 % des jeunes hétérosexuel·les.

Les substances les plus couramment consommées incluent l’alcool, le tabac et des drogues illicites comme le cannabis, la cocaïne, ainsi que des substances spécifiques aux milieux festifs LGBTI+ (GHB, ecstasy, méthamphétamine).

Les conséquences sociales et psychologiques

L’usage de substances chez les personnes LGBTI+ ne se limite pas à une simple consommation récréative. Il est souvent une réponse au stress, à l’isolement social et au rejet familial.

Une étude de Drukker et al. (2020) souligne que les individus LGBTI+ victimes de discrimination répétée présentent des taux plus élevés de consommation d’alcool et de drogues, cherchant ainsi à atténuer le stress minoritaire. De plus, le rejet familial multiplie par huit le risque de consommation de drogues et d’alcool, tout en augmentant les tendances suicidaires.

Facteurs de risques spécifiques aux personnes LGBTI+

Le stress minoritaire et la discrimination

Le stress minoritaire est un facteur clé expliquant la prévalence des assuétudes dans la population LGBTI+. Il résulte des discriminations, des préjugés et de la stigmatisation que ces individus subissent quotidiennement. Meyer (2003) a démontré que ce stress contribue à la dégradation de la santé mentale et augmente les comportements de consommation comme mécanisme d’adaptation.

McCabe et al. (2010) confirment que les jeunes LGBTI+ exposé·es à des actes de violence verbale ou physique présentent un risque accru de développer des dépendances.

L’exclusion sociale et le rejet familial

Le rejet parental est l’un des facteurs de risque les plus déterminants. Une étude de Ryan et al. (2009) a révélé que les jeunes LGBTI+ rejeté·es par leur famille sont plus susceptibles de développer des troubles mentaux, d’avoir des comportements suicidaires et de recourir aux substances pour soulager leur détresse.

L’exclusion sociale conduit ces jeunes à chercher du soutien au sein de communautés où la consommation de substances peut être normalisée, notamment dans les milieux festifs.

Les comportements à risque dans certaines communautés

Certains sous-groupes LGBTI+ sont particulièrement vulnérables. Par exemple, les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes (HSH) présentent des taux élevés de consommation de drogues en raison de la normalisation de ces pratiques dans certains environnements festifs.

Bourne et al. (2015) montrent que des substances comme le GHB et la méthamphétamine sont couramment utilisées dans des contextes sexuels, augmentant ainsi les risques sanitaires et addictifs.

Pistes d’intervention et de prévention

Sensibilisation et éducation

L’éducation est une stratégie essentielle pour prévenir les comportements addictifs. Des programmes éducatifs ciblés, adaptés aux réalités des jeunes LGBTI+, permettent de réduire la stigmatisation et d’encourager des comportements plus sains.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS, 2020) a démontré que les initiatives intégrant des modules sur la santé mentale et la consommation de substances sont plus efficaces lorsqu’elles prennent en compte les spécificités des élèves LGBTI+.

Soutien psychologique et thérapeutique

L’accès à des soins de santé mentale adaptés est fondamental. Les thérapies basées sur la réduction des risques, comme la thérapie cognitivo-comportementale (TCC), se sont révélées particulièrement efficaces.

Drukker et al. (2020) soulignent que les interventions psychothérapeutiques spécifiques aux LGBTI+ offrent de meilleurs résultats, notamment dans la gestion du stress et de l’anxiété.

Création d’espaces sûrs et de réseaux de soutien

Les espaces communautaires comme les Maisons Arc-en-Ciel en Belgique et les Centres LGBTI+ en France jouent un rôle clé en offrant un environnement sans jugement où les personnes LGBTI+ peuvent partager leurs expériences et trouver du soutien.

Bostwick et al. (2015) ont démontré que ces espaces réduisent la stigmatisation associée à la consommation de substances et encouragent des comportements plus sains.

Des initiatives comme The Trevor Project aux États-Unis, qui propose une ligne d’écoute et un accompagnement pour les jeunes LGBTI+, ont permis de réduire les comportements à risque et les tentatives de suicide.

Collaboration avec les organisations spécialisées

Les partenariats entre les associations LGBTI+ et les services de santé publique sont cruciaux. En Belgique, la collaboration entre les réseaux de santé LGBTQIA+ des associations Ex Æquo, Genres Pluriels, O’Yes et Tels Quels et les institutions médicales a permis de développer des campagnes de prévention spécifiques, notamment dans les milieux festifs.

Formation des professionnel·les de santé et du secteur social

Un obstacle majeur dans la prise en charge des personnes LGBTI+ souffrant d’assuétudes est le manque de formation des professionnel·les de santé et du secteur social sur les spécificités de cette population.

Il est crucial que les personnels soignants, sociaux et éducatifs reçoivent une formation sur les particularités des parcours de vie des personnes LGBTI+, les impacts du stress minoritaire et les mécanismes sous-jacents aux comportements addictifs.

Des formations spécialisées devraient être intégrées aux cursus médicaux et sociaux, ainsi qu’aux formations continues des professionnel·les déjà en exercice. Ces formations pourraient inclure des modules sur :

  • La déconstruction des préjugés et la sensibilisation aux discriminations subies par les LGBTI+
  • L’impact du stress minoritaire sur la santé mentale et les conduites addictives
  • Les stratégies d’intervention spécifiques et les techniques de communication inclusive

Plusieurs pays ont déjà mis en place de telles formations. Par exemple, au Canada, des programmes de sensibilisation destinés aux professionnels de la santé ont permis d’améliorer la qualité des soins prodigués aux patients LGBTI+. En Belgique, des initiatives comme celles portées par Ex Æquo, Genres Pluriels ou Tels Quels permettent aux médecins, psychologues et travailleurs·euses sociaux·les de mieux comprendre les besoins de cette population.

En renforçant la formation des professionnel·les, il est possible d’offrir une prise en charge mieux adaptée, d’améliorer l’accès aux soins et de réduire les inégalités de santé auxquelles sont confrontées les personnes LGBTI+.

Conclusion

Les assuétudes parmi les personnes LGBTI+ constituent un enjeu de santé publique majeur qui résulte de facteurs de risque multiples et interconnectés. Les expériences de stigmatisation, de rejet familial, et de violence sociale exercent un impact considérable sur la santé mentale et les comportements de consommation. Les personnes LGBTI+ sont également confrontées à des facteurs spécifiques de risque, notamment dans certains sous-groupes comme les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, où la culture des milieux festifs et la banalisation de la consommation de substances peuvent exacerber les comportements à risque.

La mise en place de stratégies d’intervention et de prévention adaptées est essentielle pour répondre aux besoins spécifiques de cette population. Les approches doivent intégrer la dimension de la stigmatisation, offrir un soutien psychologique et favoriser la création d’espaces sûrs et inclusifs pour les personnes LGBTI+. Les programmes éducatifs en milieu scolaire, les thérapies adaptées et les espaces de soutien par les pair·es représentent des pistes prometteuses pour réduire les risques et offrir une prise en charge plus efficace. En favorisant des collaborations entre les associations LGBTI+ et les institutions de santé, il est possible de promouvoir une approche plus globale et cohérente, qui puisse véritablement répondre aux besoins de cette population souvent laissée de côté par les politiques de santé traditionnelles.

Ainsi, il est impératif de continuer à sensibiliser et à former les professionnel·les de santé, les équipes éducatives et les responsables communautaires afin que les organisations soient mieux préparées à soutenir les personnes LGBTI+ dans leur lutte contre les assuétudes, en tenant compte de leurs spécificités culturelles, sociales et émotionnelles.


Références

Bostwick, W. B., Boyd, C. J., Hughes, T. L., & McCabe, S. E. (2015). Sexual orientation and gender identity in the United States: A systematic review of the literature on health disparities. American Journal of Public Health, 105(10), e1-e13.

Bourne, A., Hickson, F., & Keogh, P. (2015). Patterns of drug use and risk behavior in a large sample of gay men in the UK. International Journal of Drug Policy, 26(2), 121-129.

Dodds, C., Wright, J., & Taylor, P. (2018). The use of illicit drugs and alcohol in gay men’s sexual practices: A social network approach. The Lancet, 16(2), 115-120.

Dodge, B., Reece, M., & Herbenick, D. (2012). The sexual health of gay, bisexual, and other men who have sex with men: A comprehensive review of the literature. International Journal of Men’s Health, 11(2), 129-148.

Drukker, M., Kaplan, C., & Bouhuys, A. (2020). Mental health and substance use in sexual minorities: A critical review. Psychological Medicine, 50(7), 1060-1072.

McCabe, S. E., Hughes, T. L., Bostwick, W. B., West, B. T., & Boyd, C. J. (2010). « Prevalence and Correlates of Alcohol Use and DSM-IV Alcohol Disorders in a Multi-Site National Sample of Lesbian, Gay, and Bisexual Adults. » Archives of General Psychiatry, 67(10), 1187-1194. https://doi.org/10.1001/archgenpsychiatry.2010.133

Meyer, I. H. (2003). Prejudice, social stress, and mental health in lesbian, gay, and bisexual populations: Conceptual issues and research evidence. Psychological Bulletin, 129(5), 674-697.

Ryan, C., Huebner, D., Diaz, R. M., & Sanchez, J. (2009). Family rejection as a predictor of negative health outcomes in white and Latino lesbian, gay, and bisexual young adults. Pediatrics, 123(1), 346-352.

The Trevor Project. (2019). National Survey on LGBTQ Youth Mental Health. The Trevor Project. Retrieved from www.thetrevorproject.org.

WHO (World Health Organization). (2020). Programmes éducatifs en milieu scolaire sur la santé mentale et la consommation de substances : Impact sur la prévention des comportements à risque. World Health Organization, 2020.