Analyse 2026 – Déborah Fabré
Déborah Fabré, journaliste et éducatrice spécialisée, maître-assistante au département pédagogique de la Haute École Bruxelles-Brabant (HE2B) et aussi assistante chargée d’exercices en journalisme à l’Université Libre de Bruxelles (ULB).
Rencontre avec Elena Louazon, docteure en sciences de l’information et de la communication à l’ULB. Sa thèse, intitulée « La “diversité” à l’épreuve des rédactions. Expériences professionnelles de journalistes racisé·es et LGBT en Belgique francophone », se penche sur des journalistes issu·es de ce qu’on appelle la diversité1, autrement dit, qui s’écartent du profil type du journaliste, à savoir un homme blanc, hétéro, cisgenre, d’un milieu socio-professionnel favorisé. Un certain nombre d’études ont déjà démontré la condition2 des femmes dans les rédactions. Elena s’intéresse plutôt aux journalistes LGBT+ et/ou racisé·es.
Les contenus médiatiques d’information manquent de diversité, c’est le constat de départ de cette thèse. Régulièrement, le CSA, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, produit une enquête sur la diversité des contenus3. Et le résultat est sans appel : « il y a une sous-représentation de certains groupes sociaux dans les contenus proposés dans les médias, en tout cas ceux étudiés par le CSA » nous dit Elena Louazon. Pourtant, des initiatives diverses ont déjà été prises par différentes instances. Elena Louazon revient sur l’une d’entre elles : « L’Association des journalistes professionnels, l’AJP4, a lancé un annuaire avec des experts et des expertes qui sont des personnes minorisées, donc ce sont des femmes ou des hommes qui appartiennent à un groupe minorisé. » Elle poursuit : « Et cet annuaire va être accessible aux journalistes pour qu’ils et elles trouvent plus facilement des experts, des expertes qui ne soient pas toujours des hommes blancs qui sont effectivement ceux qu’on voit le plus dans certains sujets. »
Mais cela ne semble pas suffire. Est-ce dû alors au fait que les rédactions soient homogènes et sans réellement de journalistes issu·es de communautés minorisées ? Donc, si une plus grande diversité existe au sein des rédactions, la diversité des sujets traités se fera-t-elle sentir ? Elena Louazon prend quelques précautions pour répondre, car « c’est un peu plus compliqué que ça. Ce n’est pas juste avoir des personnes concernées qui va régler le problème. Il y a des choses beaucoup plus structurelles qui rentrent en jeu. Parce que si on parle de personnes concernées, donc qui seraient à ce moment-là engagées pour finalement proposer cette diversité, est-ce que ces personnes sont preneuses finalement d’être les porte-paroles d’une communauté ? » Et évidemment, ce n’est pas toujours le cas : « Là-dessus, les positionnements des journalistes ne sont vraiment pas les mêmes selon déjà leurs groupes sociaux et puis selon plein d’autres facteurs. Il m’a semblé que les personnes racisées vont un peu fuir ce genre de demandes qui en fait sont vécues comme des assignations raciales ». Les journalistes peuvent alors montrer une certaine ambiguïté dans leur positionnement, en considérant qu’ils et elles sont quand même détenteur·rice.s d’une certaine expertise en la matière, sans pour autant le revendiquer : « J’ai ce vécu, je connais ces choses-là, je connais ces personnes-là, donc je pourrais être une plus-value, un atout, mais je suis assez mal à l’aise, finalement, qu’on me le demande ». Il y a toujours une part d’implicite dans ces demandes, et c’est ce qui peut expliquer ce malaise. « On ne vous dit pas très clairement pourquoi c’est à vous qu’on va le demander. Vous le devinez. Vous comprenez qu’on ne le demande pas aux autres. Donc, vous finissez par comprendre. Aussi parce que vous savez dans quel monde vous vivez ». D’après l’enquête menée par Elena Louazon, les hommes gays seraient plus enclins à répondre favorablement à ces demandes car « ils estiment être détenteurs d’une expertise, et qu’on reconnaît leur expertise en fait ». A l’inverse des femmes LGBT+ pour qui « mettre en place cette valorisation de son vécu comme une compétence, ça demande d’être visible, d’être out dans sa rédaction, ce qui est beaucoup moins le cas des femmes du groupe des journalistes LGBT que j’ai interrogées ».
La deuxième explication est plus intrinsèque à la profession elle-même : « Parce qu’en fait, le journalisme repose sur des routines pour la production d’informations. On se les transmet entre journalistes. Ça va être des carnets d’adresses qui font des bases de contacts dans les rédactions. Il y a ainsi un ensemble de manières de faire pour produire de l’information qui fait que ce n’est pas uniquement la volonté d’un journaliste tout seul qui va faire que ça va être vraiment beaucoup plus diversifié à l’échelle d’une antenne. »
Journaliste minorisé·e, journaliste engagé·e ?
Ce qu’il faut peut-être d’abord souligner, c’est que ces journalistes n’ont pas été engagé·es parce qu’ils ou elles étaient LGBT ou racisé·es : « On ne les recrute pas uniquement parce qu’elles font partie de cette communauté. Je n’ai pas eu de récit de personnes qui pensent avoir été recrutées uniquement pour ça. Il y aurait d’autres facteurs qui rentreraient en jeu. Parfois, on est content de se dire : Bon, cette personne, en plus, peut nous apporter ci ou ça. Mais on n’est pas dans un phénomène de quota, en fait. »
Même si ces journalistes ne veulent pas être les porte-drapeaux de leur communauté, il n’empêche qu’ils et elles représentent quand même une certaine expertise, une référence. Et évidemment, si leur « diversité » est visible ou out ou connue, les autres journalistes vont se tourner vers elles et eux : « On va leur demander parfois de faire des traductions par exemple. Ça peut être aussi les collègues qui vont les solliciter pour relire un papier pour vérifier qu’ils ou elles n’ont pas dit de bêtises, qu’il est safe pour les personnes qui vont le lire, etc. C’est un peu devenir l’expert de sa rédaction. Et donc ce sont des petites sollicitations à droite, à gauche. C’est un ensemble de petites choses qui fait que ça rajoute du travail. Et puis, c’est un peu du travail invisible.
Devenir l’expert·e de sa rédaction, parfois contre sa volonté, peut amener à un certain dilemme : est-ce que ces journalistes sont réellement neutres et assez objectif·ves selon les préceptes de la profession ? « Il y a aussi cette idée qu’on est dans un métier où il y a une ambition de neutralité, une ambition d’objectivité ou de désengagement. Et parfois, les sujets qui concernent les groupes minorisés, peuvent être perçus comme des sujets engagés. » Ce n’est heureusement pas systématique. Elena Louazon prend l’exemple de la loi sur la PMA, la procréation médicalement assistée : « Là, ça ne va pas forcément être considéré comme militant d’en parler puisque c’est dans l’actualité, ce n’est pas vous qui la portez. Mais en dehors de sujets qui s’imposent d’eux-mêmes, on peut considérer que peut-être cette personne est engagée, qu’elle n’est pas neutre par rapport à ce sujet. » La situation peut être assez ambivalente puisque d’un côté on sollicite l’expertise de ces journalistes, et d’un autre, on remet leur neutralité en question. « Au milieu, il y a le travail supplémentaire. Au milieu, il y a le je risque de passer pour militant, militante. Donc beaucoup des journalistes interrogé·es, la plupart en fait, ne s’engagent pas pour traiter des contenus sur leur groupe social. » Et c’est encore plus vrai peut-être pour les femmes : « Même quand elles sont des femmes blanches, des femmes cis, des femmes hétérosexuelles, elles sont déjà perçues comme de manière générale moins neutres ou potentiellement plus engagées que leurs collègues. Et donc quand ça vient s’ajouter à je suis une personne racisée, je suis une femme LGBT, ce sont des choses qui sont vraiment compliquées. »
On comprend bien la contradiction : d’un côté les rédactions recherchent une certaine diversité, mais être issu·e de cette diversité peut entraîner un biais de neutralité supposé. L’engagement envers une cause à laquelle un·e journaliste adhère n’est évidemment pas automatique, tout comme de dire qu’une femme est systématiquement féministe. Or, il est indéniable que ces personnes partagent et peuvent partager un certain savoir expérientiel. Le savoir expérientiel renvoie aux connaissances produites à partir de l’expérience vécue des personnes, permettant ainsi de documenter, de l’intérieur, les effets concrets des normes, des pratiques et des discriminations, en complément de toutes les autres sources à disposition. Elena Louazon revient sur ce savoir expérientiel : « Et je crois, dans le cas du journalisme, qu’il s’est hybridé à des normes professionnelles qui ne permettent pas complètement à ce discours sur la diversité de se déployer complètement. Donc, on a une envie dans ce milieu-là d’avoir des discours, des idées de sujets différentes, une manière d’appréhender l’actualité différente, des nouvelles idées de sujets. Mais dans pas mal de cas, ça vient se heurter à des normes professionnelles qui ne vont pas favoriser l’expression de ces savoirs expérientiels et qui, en fait, peuvent devenir même coûteux pour les journalistes qui les portent. En fait, on ne croit pas à l’objectivité de la personne. Enfin l’objectivité, sachant très bien que l’objectivité n’existe pas, la neutralité non plus, mais on va parler plutôt peut-être de partialité. » Et la partialité, c’est quelque chose de proscrit dans la presse non-partisane, généraliste.
Après, ce n’est pas clairement énoncé en fait. Cette injonction plane dans l’implicite : « Ce que je peux dire, en tout cas à l’échelle de la thèse, il y a une impression assez globalement partagée que plane sur soi une accusation plus ou moins explicite, parfois très latente, d’engagement. Certains, certaines l’ont vécu très explicitement, ont eu des reproches. Enfin, je dis très explicitement, ça va souvent être sur le ton de la blague. On va te traiter de woke, on va te traiter de féministe, des choses comme ça. » Elena a pu remarquer que ce sont les journalistes racisé·es qui vont être les plus exposé·es. : « Tu es une personne racisée en rédaction, tu pars avec vraiment dix kilomètres de retard, il va falloir que tu les remontes pour prouver que tu es aussi neutre que les autres. Il y a un journaliste qui disait le verbatim, c’est quelque chose comme : Un Arabe dans une rédaction, on va partir du principe qu’il est forcément de gauche, il ne peut pas être de droite et donc on doit trimer, nous, pour montrer notre neutralité. » Ce n’est pas forcément le cas pour les journalistes hommes LGBT interrogés, qui sont majoritairement blancs : « Il semble que ce groupe social là soit encore relativement protégé par la masculinité, par la blanchité. Là où, la blanchité ne semble pas complètement protéger les femmes du groupe des journalistes LGBT. Et là où clairement, les journalistes racisé·es ne bénéficient en aucun cas de ça et ne bénéficient pas non plus de leur masculinité. »
Peut-on réellement parler de discriminations ?
« Dans la thèse, il y a un chapitre entier où sont présentés les manières d’être. En fait, c’est quoi être une personne minorisée dans une rédaction, dans des espaces où on est numériquement minoritaire ? Et ce qui ressort, c’est beaucoup de violence, beaucoup d’assignation, mais souvent très indirecte, sur le ton de la blague. » Quelque part, on pourrait peut-être parler de discriminations implicites, voire peut-être même de racisme ou d’homophobie ou transphobie ordinaire. Mais sous le ton de l’humour. C’est aussi, de façon qui peut sembler étonnante, une question de classe : « le journalisme, ça reste une profession de classe supérieure et les classes supérieures sont réputées, en tout cas en sociologie, pour ne pas montrer de manière frontale leur racisme, leur sexisme, leur homophobie, dans un geste aussi distinctif. Contrairement aux classes populaires, qui, elles, sont présumées par les classes supérieures comme le montrant de manière plus ouverte, plus manifeste. » Le pendant évidemment de ce style d’humour qui peut être ressenti comme douteux, c’est de mal le prendre, car mal vécu. Si la personne ciblée réagit alors, de façon parfois virulente, la réponse tombe comme un couperet : tu n’as pas d’humour !
Des comportements discriminatoires peuvent aussi passer par des insultes envers une personne lambda, non présente dans la rédaction (une personne publique, une personne qui va servir de source…) mais qui partage le même groupe social que le ou la ou les journalistes minorisé·es de la rédaction : « donc c’est jamais contre soi, c’est contre son groupe social. Pour les journalistes, c’est quand même assez équivalent. »
À côté de ces discriminations implicites, on va aussi assister à des assignations : « on va assigner les hommes gay à l’hypersexualité. On va assigner les hommes racisés à l’hyperbrutalité, les femmes à une sorte d’hystérie militante, etc. »
Et enfin, les traitements discriminatoires peuvent aussi passer par une impression de stagnation dans son emploi : « par exemple, un journaliste gay qui n’a eu aucune promotion en vingt ans et qui pense que c’est parce qu’il est dans une boîte avec des comportements un peu masculins où il va y avoir une gestion de l’emploi qui est un peu implicite, comme aller boire des coups le soir, jouer au foot, … » Et si le ou la journaliste n’est pas dans ce mode de socialisation, il ou elle peut avoir l’impression d’être pénalisé·e.
Contradiction
Le journalisme, ou plutôt la logique marchande des médias n’est pas à une contradiction près. Les rédactions vont se garantir une certaine diversité en engageant des journalistes de différents groupes sociaux minorisés. Mais à côté, on l’a vu, ces journalistes vont être taxé·es de subjectivité. Ensuite aussi, cette fameuse logique marchande va apparaître : « on va vous refuser une embauche parce qu’on se dit que le public n’est pas prêt à voir une personne racisée. Et de se dire aussi que certains sujets peuvent être refusés parce qu’ils ne vont pas intéresser le lectorat parce qu’évidemment, comme on parle de communautés minorisées, ça ne va évidemment pas intéresser le grand public, sauf si c’est croustillant. » Il faut que ce soit « concernant » : « C’est l’idée, comme le mot l’indique, que le public serait concerné à la fois par ce qu’il est et à la fois parce que l’information en elle-même est concernante pour le public qu’on vise. Et donc, dans les rédactions, il y a cette idée que parfois, on va se dire que les personnes minorisées ne font pas partie du public qui consomme son propre média. Que finalement, on n’a pas vraiment de personnes LGBT dans notre lectorat, que finalement, on n’a pas vraiment de personnes racisées dans les gens qui nous écoutent. » Et c’est la grande question dans les rédactions qu’Elena Louazon relève alors : « Est-ce qu’on doit donner aux gens les informations qui les intéressent ou est-ce qu’on doit leur en apporter qui ne les concernent pas parce que le monde est ainsi et qu’on doit parler de tout. C’est là toute la question de comment on règle la crise de confiance envers le journalisme ».
Conclusion
Depuis quasi vingt ans, des avancées sociales en matière de diversité sont à noter dans les rédactions, mais aussi dans le domaine de l’entreprise. « Il y a quand même des choses qui ont été faites depuis 10, 15, 20 ans. Il y a une volonté dans la plupart des rédactions d’avoir d’autres journalistes et de conquérir des publics plus divers. Parfois d’avoir des journalistes pour conquérir de nouveaux publics. Et là, ça pose la question de la manière d’engager les gens de manière utilitariste. Parfois ça se limite à des groupes de travail ». Elena prend alors l’exemple à Belga : une journaliste a été engagée spécifiquement pour les questions de diversité. D’autres initiatives en ce sens existent, ce qui montre que les rédactions sont plutôt favorables. On en revient alors au postulat de départ de la thèse d’Elena Louazon : « On est en 2026, on s’est beaucoup reposé sur ce postulat : avoir des personnes amènera des contenus. Il y a une volonté de la part des rédactions. Mais la question à se poser reste celle autour de la neutralité et de l’objectivité. Et sur plusieurs aspects. Il y en a un très concret et ça concerne les femmes musulmanes qui portent le foulard : il y a des rédactions qui refusent le port du foulard et donc elles ne peuvent pas faire leur métier, on les empêche d’accéder à ces rédactions et c’est des débats permanents avec certains responsables. » Donc, il y a encore du chemin à faire en terme de diversité, même si le mouvement est enclenché dans le bon sens.
Interview de Elena Louazon réalisée par Déborah Fabré, dans le cadre de l’émission Histoire de Savoir sur Radio Campus.
Pour l’écouter : https://www.radiocampus.be/emissions/histoire-de-savoir-version-europolis/les-journalistes-lgbtqia-et-racisees-au-sein-des-redactions-francophones/
- Thèse réalisée sur base d’entretiens en face-à-face de soixante-et-un journalistes, interrogé.e.s entre mars 2022 et décembre 2023, dont 31 femmes, 30 hommes, 30 personnes racisées, 26 lgbt+, 5 qui se définissent dans les deux groupes. ↩︎
- Le Cam, F., Libert, M., & Ménalque, L. (2021), Être femme et journaliste. Enquête sociologique dans un monde au masculin, Bruxelles : Éditions de l’Université de Bruxelles. ↩︎
- https://www.csa.be/egalitediversite/les-barometres-2/ ↩︎
- https://agjpb.be/Public/Portal/home.fr.html ↩︎

