Analyse 2025 – Céline Mélignon
Regards croisés sur les VPI LGBTQIA+ en Wallonie-Bruxelles et au Québec
« Faire quelque chose » : un appel à briser le silence
Le service social de Tels Quels accueille tout type de demande. D’une simple écoute à des conseils administratifs pointus, notre équipe ne sait jamais vraiment ce qui l’attend en ouvrant la porte, les matins de permanence. Mais certaines rencontres marquent plus que d’autres. C’est le cas de celle de Maël, qui vient nous parler des violences qu’il a subies de la part de son ex-partenaire. Il ne vient pas pour obtenir de l’aide, pour un accompagnement, ni même pour être écouté. Il vient nous voir pour qu’on « fasse quelque chose » sur les violences entre partenaires intimes LGBTQIA+. Lui s’en est sorti, mais à quel prix ? Aucune campagne de prévention ciblée dans laquelle un homme gay aurait pu se reconnaître, des services d’aides surpris, démunis et peu adaptés pour l’accompagnement d’une personne non hétéro, et de l’homophobie aussi. Surtout. Il s’en est sorti, mais combien sont encore coincés dans une relation toxique, violente, sans avoir la force de surmonter tous ces obstacles ? Il nous demande de « faire quelque chose » pour sortir du silence, prouver que les violences existent aussi au sein des relations queer, permettre aux victimes d’être accompagnées, faire de la prévention, former les professionnel·les, les allié·es… Le programme est vaste, avons-nous les épaules ?
Un sujet sensible dans une communauté déjà stigmatisée
C’est qu’amener le sujet n’est pas chose aisée. La communauté souffre encore de nombreux stéréotypes, l’homophobie est toujours bien présente et le mariage pour les personnes de même genre, relativement récent. Dénoncer les violences dans des couples encore stigmatisés ne risque-t-il pas d’être préjudiciable ?
En 2023, notre étude quantitative sur les violences entre partenaires intimes LGBTQIA+1 suscite directement un vif intérêt. Les langues se délient et très vite, la boîte de Pandore est ouverte. Le sujet est bien plus vaste et tentaculaire que nous l’avions estimé. Il est plus que temps de s’y atteler.
Une recherche exploratoire2, publiée l’année suivante, vient compléter nos connaissances. Huit survivant·es ont participé à des entretiens permettant de décortiquer les réalités individuelles derrière les données statistiques. La recherche met en évidence les particularités des vécus de violences dans les communautés queer, pointe les failles dans notre système de prise en charge, et de manière plus générale, souligne l’absence de campagne d’information et de sensibilisation auprès de ce public. Comment se reconnaître victimes lorsqu’on ne parle jamais de nos réalités ? Où demander de l’aide quand les structures existantes ne nous mentionnent pas explicitement dans leurs communications ?
S’inspirer des pionnières québécoises pour aller plus vite
De l’autre côté de l’Atlantique, chez nos cousines québécoises, la thématique n’est pas nouvelle. Deux chercheuses, Valérie Roy et Sylvie Thibaut, en ont fait leur cheval de bataille depuis de nombreuses années et ont fait de cette région du Canada la précurseure en la matière3. Avec elles, un tissu associatif engagé autour de la thématique s’est créé, soutenu par des politiques qui s’impliquent.
Si nos deux nouvelles amies ont dû batailler pour en arriver là, nous avons, grâce à elles, une opportunité extraordinaire : celle de nous inspirer de leurs réussites, d’apprendre de leurs erreurs et d’avancer à vitesse éclair. De notre côté, les travaux de recherches et les outils réalisés complètent ceux effectués par le Canada. La collaboration entre nos deux régions devient une évidence.
Chiffres croisés : des réalités fortes
Pour mieux comprendre l’ampleur du phénomène des violences entre partenaires intimes LGBTQIA+, il est indispensable de pouvoir le quantifier. Bien que différentes études aient été réalisées en dehors de nos frontières, il est cohérent de bénéficier de chiffres provenant de nos propres territoires.
En 2022, Tels Quels bouscule les croyances sur les violences entre partenaires intimes (VPI) en sortant la première étude belge francophone sur les violences au sein des relations non-hétérosexuelles. Les chiffres font l’effet d’une bombe : 46,2% des répondant·es déclarent avoir subi des violences psychologiques, physiques ou sexuelles de la part de leur ou d’un·e de leurs partenaire(s) actuel·le(s) ou du·de la partenaire précédent·e et 35 % des participant·es déclarent avoir commis des violences dans leur relation. Une bombe, car jusqu’à présent, dans notre région, les VPI sont encore vues sous le prisme hétéronormatif où l’homme exerce des violences sur la femme. De son côté, la communauté LGBTQIA+ souffre des stéréotypes qui l’entourent : les hommes gays sont trop faibles pour être violents, les femmes lesbiennes trop masculines pour être victimes. Comment pourraient-ils alors avoir de la violence au sein de ces couples, jugés égalitaires ?
Si Maël était Québécois, sa situation aurait pu être identifiée dès 1995, date à laquelle la violence chez les populations LGBT est reconnue dans la Politique d’intervention en matière de violence conjugale4.
Pour autant, au Québec, aucune étude quantitative ne s’est spécifiquement concentrée sur les populations LGBTQIA+. En 2014, le genre et l’orientation sexuelle des victimes et auteurices ont été inclus dans une étude nationale canadienne5. Celle-ci révèle, par exemple, que 57% des femmes queer québécoises ont vécu des violences de la part de leur partenaire au moins une fois au cours de leur vie. Dans une autre étude de 20186, on apprend que 21% des hommes appartenant à une minorité sexuelle ont déclaré avoir subi une VPI physique ou sexuelle lors de l’année écoulée.
Si les chiffres retrouvés de part et d’autre de l’Atlantique sont interpellants, il est indispensable de ne pas chercher à les comparer dans le détail. En effet, la différence entre les grilles d’analyses, la formulation des questions et l’échantillonnage de la population rendent toute comparaison directe non pertinente. Cependant, ils pointent du doigt une réalité commune : le phénomène est loin d’être anecdotique et pourtant, complètement ignoré dans le paysage médiatique là où la violence conjugale dans les relations hétérosexuelles est un sujet de société majeur.
Construire des outils avec et pour les survivant·es
Dès les premières étapes de l’engagement de Tels Quels sur la thématique des VPI, il nous a semblé essentiel d’impliquer un groupe de survivant·es, comme Maël, dans le processus de recherche et la création d’outils de sensibilisation et d’information. Un groupe s’est créé avant même le début de la première étude, dont la mission était de recentrer la recherche sur les vécus réels des personnes concernées. Bien que cette rencontre ait un objectif purement académique, il est évident qu’elle a apporté quelque chose de bien plus grand pour les participant·es : une écoute, une place pour s’exprimer et surtout, l’envie de s’impliquer concrètement contre l’invisibilisation et pour la reconnaissance.
Et c’est justement sur la reconnaissance en tant que victime de VPI que notre groupe de combattant·es s’est concentré en premier. Puisque, celle-ci doit s’opérer auprès de la société, de leurs proches, mais aussi, et c’est fondamental, par elleux-mêmes.
C’est ainsi que le premier outil a été créé en Belgique. « C’est de la violence »7 est d’abord un site Internet qui regorge d’informations sur les VPI dans le cadre des relations LGBTQIA+. Le site procure des conseils pour préparer son départ, déconstruit les mythes autour de la violence conjugale et des couples queer, propose des liens vers des organisations qui peuvent aider, ainsi que toutes les informations qui peuvent amener une personne à réaliser que ce qu’elle vit n’est pas normal, que oui, « c’est de la violence ». Offline, l’outil se décline également en brochure dans laquelle sont posées des questions qui, comme un miroir, permettent aux lecteurices de repérer des dynamiques de violence dans sa relation ou celle d’un·e proche.
Finalement, ce qui aurait certainement permis à Maël de comprendre que sa relation était toxique, c’est le podcast « Quel Genre de Violence »8, lui aussi entièrement pensé et conçu par un groupe de volontaires concerné·es. Cet outil mêle intelligemment bribes de vécu et informations factuelles pour humaniser le phénomène des violences. Utiliser des témoignages pour parler des violences entre partenaires intimes n’est pas nouveau, mais c’est la première fois en Belgique que des personnes LGBTQIA+ prennent ouvertement la parole. Deux épisodes ont vu le jour : le premier, intitulé « le départ », nous plonge dans le moment décisif de la fuite hors du foyer violent. A l’inverse, le second épisode, « le commencement », nous raconte comment l’amour s’est transformé en enfer.
Les réponses québécoises : un réseau déjà en mouvement
Au Québec aussi, le réseau associatif et académique s’est ébranlé pour apporter une réponse structurée aux besoins des victimes. Si Maël était québécois, grâce aux témoignages de sensibilisation créés par l’organisation Rézo9, il aurait pu se reconnaître victime plus rapidement. Avec l’aide de l’organisation Interligne, il aurait bénéficié d’une aide juridique spécialisée sur les questions des VPI dans les relations LGBTQIA+10, notamment avec l’aide de leur outil « Lexique »11. Enfin, la plateforme « Alix » lui aurait permis de s’exprimer sur son vécu et de trouver l’aide dont il aurait eu besoin12. De leur côté, nos copines chercheuses n’ont pas perdu leur temps. Leurs travaux ont permis de créer une formation spécifique sur le sujet à destination des services généralistes de première ligne. Avec leurs partenaires associatifs, elles ont créé plusieurs vignettes cliniques qui facilitent la transmission de contenus théoriques en se basant sur des trajets de vie plutôt que sur des résultats d’études académiques. Ces mises en situation rappellent que derrière les chiffres se cachent des histoires individuelles et complexes.
Les travaux de recherche effectués par Tels Quels, Sylvie Thibault et Valérie Roy, mais également celui de Cecilia Carotenuto, Lena Terrando, Fiona Eyraud et Mathilde Quéré13, ont été présentés lors d’un colloque à Bruxelles en 2025. L’engouement du public pour la thématique nous a convaincues de continuer notre travail, main dans la main, avec nos partenaires québécoises. Lorsqu’on a demandé aux professionnel·les du secteur présent·es ce jour-là quelles seraient les prochaines actions à mettre en place, beaucoup ont répondu que la formation, l’accès à l’information, les études et le réseautage étaient les solutions à privilégier pour l’avenir. Et nous sommes bien d’accord.
Pour Maël, et pour les milliers d’autres
Si Maël est une personne fictive, il n’en est pas moins qu’iels sont des milliers en Belgique et au Canada, à vivre en silence ces violences et, faute d’action de sensibilisation de grande ampleur et de changement structurel dans la prise en charge des victimes, ne pousseront peut-être jamais les portes du service social de Tels Quels. Pour elleux, nous devons continuer notre travail de sensibilisation, approfondir nos recherches et former davantage les professionnel·les de première ligne.
Aujourd’hui, nous ne partons plus de zéro. Avec nos alliées du Québec, mais aussi nos partenaires Belges comme Praxis, qui suit déjà des auteurices de VPI LGBTQIA+ et le CPVCF, qui nous a formé sur les VPI et que nous avons formé sur les thématiquescommunautés LGBTQIA+, nous disposons maintenant d’une base solide pour transformer le système vers une meilleure inclusivité.
Avec ce réseau, mais également grâce aux nombreuses personnes qui ont accepté de transformer leur trauma en actions concrètes, nous continuons d’avancer pour que chaque personne qui pousse nos portes y reçoive un accueil et une prise en charge digne, adaptée et inclusive.
Références
Jaffray, Brianna, Intimate partner violence: Experiences of sexual minority men in Canada, 2018, Ottawa, Statistics Canada, 2021, 16p. [En ligne : https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/85-002-x/2021001/article/00004-eng.htm]
Ménard, Stéphanie, Les violences sexuelles. Lexique, Montréal, Laboratoire des expériences et des intersections pour comprendre et contrer les violences sexuelles vécues par les communautés LGBTQ+, 2019, 40p. [En ligne : https://alix.interligne.co/wp-content/uploads/2019/06/LEXIC2_Lexique-VF_190605_web.pdf]
Ministère de la Santé et des Services Sociaux (Québec), Politique d’intervention en matière de violence conjugale : Prévenir, dépister et contrer la violence conjugale, Québec, MSSS, 1995, 77p [En ligne : https://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/document-000625/]
PONCELET Tessa, Les violences entre partenaires intimes vécues par les personnes non hétérosexuelles, Tels Quels, Étude, 2023 [En ligne : https://telsquels.be/les-violences-entre-partenaires-intimes/]
Roy, Valérie, Claudia Fournier, Sylvie Thibault, Matis Tudeau, Alexandre Dumont-Blais. 2024. “Factors Shaping Gay Men’s Experience of Intimate Partner Violence: An Ecological View.” Journal of Homosexuality 71, n°8, p 1945–1969. https://doi.org/10.1080/00918369.2023.2217515.
Roy, Valérie, Samuel Gagné, Sylvie Thibault, Rebecca Angele, Claudia Fournier, « Je n’avais personne d’autre qu’elle », Facteurs influençant la violence entre partenaires intimes chez les personnes de la diversité sexuelle et de genre, Travail social 70, n°1 (2024), p. 245-270, https://doi.org/10.7202/1117809ar
Roy, Valérie, Sylvie Thibault, Matis Tudeau, Claudia Fournier, Claudia Champagne, Intimate partner violence among gay men and its conséquences in a séparation context, Partner Abuse 13, n°1 (2022), p77-99, https://doi.org/10.1891/PA-2021-0018
Simpson, Laura, Violent Victimization of lesbians, gays and bisexuals in Canada, 2014, Ottawa, Statistics Canada, 2018, 13p. [En ligne : https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/85-002-x/2018001/article/54923-eng.htm]
Tels Quels, Quel genre de violence ? Épisode 1 Le départ, Tels Quels, 15 janvier 2025, 31 min. [En ligne : https://telsquels.be/quel-genre-de-violence/]
TERRANDO Lena, Les vécus et les ressources des personnes LGBTQIA+ confrontées aux violences entre partenaires, Tels Quels, Étude, 2024 [En ligne : https://telsquels.be/recherche-exploratoire-les-vecus-et-les-ressources-des-personnes-lgbtqia-confrontees-aux-violences-entre-partenaires/]

- PONCELET Tessa, Les violences entre partenaires intimes vécues par les personnes non hétérosexuelles, Tels Quels, Étude, 2023 [En ligne : https://telsquels.be/les-violences-entre-partenaires-intimes/] ↩︎
- TERRANDO Lena, Les vécus et les ressources des personnes LGBTQIA+ confrontées aux violences entre partenaires, Tels Quels, Étude, 2024 [En ligne : https://telsquels.be/recherche-exploratoire-les-vecus-et-les-ressources-des-personnes-lgbtqia-confrontees-aux-violences-entre-partenaires/] ↩︎
- Voir leurs études et recherches : Valérie Roy et al, Intimate partner violence among gay men and its conséquences in a séparation context, Partner Abuse 13, n°1 (2022), p77-99, https://doi.org/10.1891/PA-2021-0018
Valérie Roy et al, Factors Shaping Gay Men’s Experience of Intimate Partner Violence: An Ecological View, Journal of Homosexuality 71 n°8 (2023), p.1945–1969, https://doi.org/10.1080/00918369.2023.2217515.
Valérie Roy et al, « Je n’avais personne d’autre qu’elle », Facteurs influençant la violence entre partenaires intimes chez les personnes de la diversité sexuelle et de genre, Travail social 70, n°1 (2024), p. 245-270, https://doi.org/10.7202/1117809ar ↩︎ - Ministère de la Santé et des Services Sociaux (Québec), Politique d’intervention en matière de violence conjugale : Prévenir, dépister et contrer la violence conjugale, Québec, MSSS, 1995, 77p [En ligne : https://publications.msss.gouv.qc.ca/msss/document-000625/] ↩︎
- Laura Simpson, Violent Victimization of lesbians, gays and bisexuals in Canada, 2014, Ottawa, Statistics Canada, 2018, 13p. [En ligne : https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/85-002-x/2018001/article/54923-eng.htm] ↩︎
- Brianna Jaffray, Intimate partner violence: Experiences of sexual minority men in Canada, 2018, Ottawa, Statistics Canada, 2021, 16p. [En ligne : https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/85-002-x/2021001/article/00004-eng.htm] ↩︎
- https://cestdelaviolence.be/ ↩︎
- Tels Quels, Quel genre de violence ? Épisode 1 Le départ, Tels Quels, 15 janvier 2025, 31 min. [En ligne : https://telsquels.be/quel-genre-de-violence/] ↩︎
- https://www.rezosante.org/informe-toi/tes-relations/relations-intimes-et-amoureuses/violences-dans-les-relations-intimes-et-amoureuses ↩︎
- https://interligne.co/outils-et-informations/ ↩︎
- Stéphanie Ménard, Les violences sexuelles. Lexique, Montréal, Laboratoire des expériences et des intersections pour comprendre et contrer les violences sexuelles vécues par les communautés LGBTQ+, 2019, 40p. [En ligne : https://alix.interligne.co/wp-content/uploads/2019/06/LEXIC2_Lexique-VF_190605_web.pdf] ↩︎
- https://alix.interligne.co/ ↩︎
- Carotenuto Cecilia, Eyraud Fiona, Quéré Mathilde et Terrando Lena, Entre invisibilisation et stigmatisation : révéler les violences dans les relations lesboqueers, présenté lors du colloque « Les violences entre partenaires intimes LGBTQIA+ – Regards croisés Wallonie-Bruxelles & Québec » organisé le 16 avril 2025 par Tels Quels à Bruxelles. ↩︎
